L’héritage francophone restauré avec «Le son des Français d’Amérique»

L’épisode «Fred’s Lounge» de la série «Le son des Français d’Amérique» se penche sur la musique des Cajuns de Louisiane.
Photo: Éléphant / ONF / Cinémathèque L’épisode «Fred’s Lounge» de la série «Le son des Français d’Amérique» se penche sur la musique des Cajuns de Louisiane.

C’est l’œuvre d’une vie, celle du documentariste André Gladu, remise à jour par Éléphant en collaboration avec la Cinémathèque québécoise. Laquelle présentera à compter du 3 mars sur grand écran 18 des 27 épisodes de la série documentaire intitulée Le son des Français d’Amérique, qui s’écoute comme la bande sonore de l’émancipation des communautés francophones de notre continent. L’immense œuvre, réalisée avec Michel Brault, qui y tient aussi la caméra, est moins un retour dans notre passé « que l’héritage musical offert par des gens qui nous donnent des repères » pour comprendre qui nous sommes, estime André Gladu.

La genèse de la série Le son des Français d’Amérique se trouve dans la passion de Gladu pour la musique et le choc subi, par lui et les autres membres de sa génération, lors des événements d’Octobre 1970. « Moi, je les ai vécus comme beaucoup d’autres qui ont été humiliés par les mesures de guerre, en me demandant : Comment fait-on pour se protéger contre ces abus de pouvoir ? En cultivant notre culture démocratique. Ce qui m’a amené à réfléchir sur ce que c’est, la culture démocratique », relate le documentariste en entrevue avec Le Devoir.

« Cette culture, elle passe par notre expérience historique, et la musique aide à la comprendre, poursuit-il. La musique, c’est une manière détournée que les peuples ont à travers le monde pour raconter leur histoire. »

« Trop guindé »

André Gladu amorce son œuvre avec Le reel du pendu (1972), produit par l’Office national du film. Bougie d’allumage de la série à venir, ce premier film, tourné au Québec, en Louisiane et en Acadie, offre une vision plus authentique de notre tradition musicale que celle promue par l’animateur Louis Bilodeau dans la célèbre Soirée canadienne, qui a tenu l’antenne à Télé-Métropole de 1960 à 1983.

« Quand je regardais ces émissions, je trouvais pitoyable d’y voir le maire du village comme invité, avec ces gens qui chantaient merveilleusement bien, tout ça était trop guindé. C’était comme la bonne parole que le curé approuvait, alors que le clergé voyait d’un mauvais œil les soirées de danse, alors que le répertoire de chansons traditionnelles était beaucoup plus riche que ça — y’a des chansons grivoises, érotiques, politiques et des chansons à boire que le clergé n’approuvait pas. La soirée canadienne n’avait rien à voir avec l’expression crue et vraie de la population, celle qu’on retrouve avec des musiciens comme “Pitou” et “Ti-Jean” Carignan, l’expression d’un peuple qui a des choses à dire, notamment par la musique. »

Le reel du pendu révèle justement un certain Louis « Pitou » Boudreault, que l’on consacrera ensuite comme l’un des plus grands violoneux de notre histoire et que le cinéaste Bernard Gosselin immortalisera dans son film La veillée des veillées (1976, ONF) — le musicien fait l’objet d’un épisode complet de la série. « Avec mon film, j’ai reconnu le potentiel qu’il y avait à aller voir partout en Amérique comment se conduisaient les francophones, explique André Gladu. La série aurait deux objectifs : faire un état des lieux des francophones, où ils se situent et dans quelles conditions ils vivent, et faire une mise à jour de leurs traditions musicales. »

Force poétique

 

André Gladu soumet l’idée de sa série à la Société Radio-Canada, qui l’accepte à condition qu’il s’adjoigne un cinéaste d’expérience, histoire d’assurer la qualité de la production finale. Il songe tout de suite à Michel Brault, qui travaillait alors sur son chef-d’œuvre Les ordres, récit justement campé pendant l’application de la Loi sur les mesures de guerre. « On savait alors qu’il était le meilleur avec la caméra en direct, raconte Gladu. Je ne le connaissais pas, mais ça a cliqué tout de suite. Michel m’a dit : “Je te propose pas juste d’être caméraman, mais de réaliser ça avec toi. Tu t’occupes du contenu et de la recherche, et moi, de l’aspect cinématographique.” »

Plus de quarante ans plus tard, Le son des Français d’Amérique n’a rien perdu de sa force ou de sa pertinence. La caméra délicate et curieuse de Brault donne une force poétique aux propos des intervenants qui échangent avec Gladu, alors que le montage fin et la narration du chansonnier et acteur Claude Gauthier donnent de la prestance aux films. Les images (et le son) sont magnifiquement restaurées à partir des bobines 16 mm conservées à la Cinémathèque — un projet de revalorisation lancé en 2017, lorsque la série a été inscrite au Registre international de la Mémoire du monde de l’UNESCO.

Il aura fallu attendre 40 ans avant qu’elle soit présentée à nouveau au public, mais les circonstances ne pourraient être plus justes : en cette ère où les séries télé sont dévorées sur les plateformes de diffusion, on s’empiffre de ces 27 formidables épisodes d’une trentaine de minutes conçus entre 1976 et 1980, un festin d’archives qui présentent le travail de grands musiciens qui, en plus de Louis « Pitou » Boudreau, comprennent l’accordéoniste Philippe Bruneau, le célèbre compositeur et violoniste acadien Johnny Comeau et Zachary Richard. Cela en posant un regard militant sur l’histoire des communautés francophones du continent nord-américain. À ce regard s’ajoute un discours toujours d’actualité : dans l’épisode intitulé « C’est toujours à recommencer » (tourné en 1980), la militante Michelle Trottier, cofondatrice du regroupement Franco-Femmes de Hearst, explique le défi des écoles francophones du nord de l’Ontario avec une telle lucidité que l’on croirait avoir recueilli son témoignage hier…

Pour André Gladu, la musique traditionnelle est indissociable de l’histoire et de la culture de ceux qui la font et la transmettent d’une génération à l’autre. « Dans l’histoire de l’humanité, la musique, ce n’est pas juste des notes et des portées et des accords, c’est aussi des personnes, des contextes sociaux et des cultures. La musique suit l’expérience des peuples, et moi, je ne peux pas dissocier ça. Et dans ces 27 films, effectivement, on recherche toujours l’équilibre entre un témoignage musical et un commentaire éditorial et social sur l’état des communautés francophones, où elles se trouvent et les conditions dans lesquelles elles ont pu conserver une certaine tradition. »

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