«L’acte de la beauté»: la vie parmi les légumes de Jean Bédard

Une scène du film «L’acte de la beauté» de Nicolas Paquet
Photo: François Pesant Une scène du film «L’acte de la beauté» de Nicolas Paquet

Jean Bédard a fait un long détour par la philosophie pour revenir à la terre. Après avoir été intervenant social, avoir signé de nombreux livres, romans, essais, récits, il rapproche désormais sa vie de celle d’un légume ou d’une fleur.

« On n’arrive pas si facilement au statut de légume », dit-il dans le documentaire L’acte de la beauté, réalisé par le cinéaste Nicolas Paquet, sur la ferme Sageterre, que Jean Bédard et sa conjointe Marie-Hélène Langlais ont mis sur pied au Bic, dans le Bas-Saint-Laurent. « La réaction de la plante placée dans une situation de crise est toujours la même : tenir, apprendre, trouver l’attitude juste vis-à-vis des conditions les plus injustes, s’entêter à durer, s’entêter à rester identique. » Entrer en contact avec les plantes, poursuit-il, c’est aussi entrer en contact avec une culture millénaire.

Sageterre, c’est donc le projet auquel le couple s’est consacré ces dernières années : la mise en chantier d’une terre au service de la communauté. C’est ainsi que la terre accueille des personnes qui souhaitent développer un projet en agriculture, pour des périodes diverses, dans les cinq logements disponibles à cet effet.

La terre n’est à personne

Or, depuis 2019, Sageterre est devenue aussi une FUSA, pour Ferme d’utilité sociale agroécologique, un modèle qui regroupe pour l’instant quelque sept fermes au Québec. « Cela veut dire que désormais, la terre n’appartient à personne », dit Nicolas Paquet. En fait, elle est au service de ceux qui la cultivent.

« À un moment dans sa vie, Jean [Bédard] a pris conscience du fait qu’on a beau faire toutes les actions possibles, si on le fait tout seul dans son coin, on n’y arrivera pas », dit le cinéaste.

La narration du film est largement basée sur des extraits du livre Journal d’un réfugié de campagne, de Jean Bédard (Leméac), écrit justement dans les terres du Bic. « C’est un livre écrit pour nous faire vivre une année à la ferme, poursuit Nicolas Paquet. Il peut aussi nous parler des arbres, des parasites ou de l’asperge. Tout cela avec un regard rempli d’amour qui nous montre la beauté de chacun. » Cette beauté, écrit Jean Bédard, est le « germe du futur ».

Chaque projet accepté par la ferme Sageterre doit répondre à certains critères, notamment de servir à la communauté immédiate et à la communauté élargie de la région.

« C’est un regroupement de projets. Un couple peut s’occuper d’élever des canards, tandis que d’autres personnes peuvent avoir un potager pour faire des paniers biologiques. Il y a différentes formes. Chacun des projets doit répondre aux critères de cette maison », poursuit Nicolas Paquet. Ainsi, certains projets au caractère « trop individualiste » ou dont l’aspect de gain pécuniaire est trop important, sans vraiment avoir « un impact positif sur la communauté », pourraient ne pas être retenus.

« Ce qui m’attirait, c’était à la fois l’exemple concret visuellement et la belle pensée de Jean Bédard », explique le cinéaste, qui a plongé dans plusieurs de ses livres, essais et romans. « Il a la capacité de nous faire comprendre le monde autrement, à travers la relation avec la nature. »

Pour Nicolas Paquet, Sageterre est plutôt une sorte de « laboratoire ». Et cette idée de « laisser tomber le concept de propriété privée » est un exemple des expériences qui y ont cours. Sageterre montre ainsi que certaines utopies « ne sont pas inatteignables ». Mais il faudrait une mobilisation et une volonté insoupçonnées pour pouvoir les réaliser sur une plus grande échelle.

Les germes d’une importante réflexion

Il faut du temps pour faire pousser les légumes. Beaucoup plus de temps qu’il en faut pour regarder un film. Aussi le film L’acte de la beauté ne fait-il qu’effleurer les enjeux soulevés par le projet Sageterre, mis en branle par le philosophe Jean Bédard et sa conjointe Marie-Hélène Langlais dans le Bas-Saint-Laurent. Il faut dire qu’allier le mode de la réflexion philosophique et le patient travail de la terre demande sans doute le travail de toute une vie. On trouvera donc dans ce film, comme peut-être dans le projet Sageterre dans son ensemble, les graines d’une réflexion qui devra être poussée plus loin. Au-delà de l’idéologie du projet, on aurait peut-être aimé en savoir plus sur les participants qui la portent, et sur les projets qu’ils chérissent, histoire de se rapprocher, encore un peu plus, de la terre et de ses secrets.

 

L’acte de la beauté

★★★

Documentaire de Nicolas Paquet, Canada, 2022, 67 minutes. En salle.



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