Denis Côté s’intéresse à la sexualité féminine à la 72e Berlinale

Le cinéaste québécois Denis Côté a présenté en première mondiale à la Berlinale son nouveau film, «Un été comme ça».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le cinéaste québécois Denis Côté a présenté en première mondiale à la Berlinale son nouveau film, «Un été comme ça».

« Euh ?… ça servait à quoi, cette affaire-là ? Qu’est-ce que ça a donné à ces filles-là ? Qu’est-ce que je viens de regarder ? » sont des questions que Denis Côté souhaiterait entendre à propos d’Un été comme ça. Du moins, c’est ce qu’il confiait au Devoir à quelques jours de la projection de son 14e long métrage à la 72e Berlinale.

Présenté lundi soir à Berlin, Un été comme ça met en scène trois femmes, interprétées par Larissa Corriveau, Laure Giappiconi et Aude Mathieu, qui passent 26 jours dans une maison de retraite pour parler de leurs comportements sexuels, sous la supervision d’une thérapeute distante (Anne Ratte Polle) et d’un travailleur social bienveillant (Samir Guesmi), ainsi que sous le regard parfois indiscret de la cuisinière (Josée Deschênes).

Encore plus qu’au début de sa carrière, où il faisait d’abord des films pour lui-même, Denis Côté ressent l’envie de surprendre le spectateur. Après Wilcox, film d’essai sans paroles sur la liberté et l’isolement, et Hygiène sociale, conte pastoral sur l’échec masculin, il revient avec un long métrage où il se lance sans filet dans l’exploration de la sexualité féminine.

« Je ne dirais pas que je suis sans filet, disons que j’avance sur un fil d’équilibriste. Il y a une responsabilité qui vient avec un film comme ça, et il faut que tu te prépares à recevoir un coup ou deux quand il est fini. Si on me disait “bravo, tu as fait tes devoirs en tant qu’homme blanc hétérosexuel de 48 ans”, ce serait un vrai beau compliment, mais je n’ai peut-être pas besoin de l’attendre parce qu’on a le droit de faire le film qu’on veut. »

Pour parer les coups, le réalisateur s’est entouré d’alliées précieuses. Comme conseillère à la scénarisation, il a fait appel à Rachel Graton, dont la pièce La nuit du 4 au 5 raconte une agression. Trois femmes sexologues l’ont accompagné du début du projet jusqu’au montage final, et les actrices ont lu chaque version du scénario. S’il a gardé François Messier-Rheault à la photo — « il est tellement doux, je savais qu’il n’y aurait pas de problème ! » —, il a remplacé son monteur par une femme, Dounia Sichov. Toutefois, aucune coach d’intimité n’était sur le plateau.

« Si on est une belle famille, qu’on se fait confiance et que le casting est bien fait, on est capables de travailler sans se suspecter de quoi que ce soit. Tout était sur papier, je n’ai rien improvisé. La nudité et la sexualité sont devenues secondaires autant pour moi que pour les actrices. Tout le long, mes deux mots, c’était bienveillance et respect. »

Quant aux actrices, elles étaient dans la confiance et la générosité. En plus de se dénuder, elles ont joué des scènes très intimistes, dont une longue scène de bondage, où Larissa Corriveau, qu’il appelle sa muse, livre une performance évoquant la danse contemporaine.

« Durant le tournage, je disais toujours au directeur photo, si je suis excité par mon cadre, par mes actrices, il y a un problème. Si tu trouves qu’on érotise quelque chose, dis-le-moi. Le but, c’était d’arriver à une tendresse. La scène de bondage, ça charrie énormément de violence, mais quelqu’un m’a demandé comment j’étais arrivé à faire entrer une certaine tendresse là-dedans. Pour moi, c’est une victoire de prendre le contrepied de quelque chose qui serait supposément scabreux et de rendre ça beau. »

Trois grâces

 

Assurant ne pas vouloir provoquer qui que ce soit avec ce film dans lequel il aborde des sujets délicats, tels que l’inceste, l’hypersexualité et l’érotomanie, Denis Côté révèle que la genèse d’Un été comme ça remonte à une conversation de taverne entre amis.

« Depuis Le déclin de l’empire américain, c’est quoi les films québécois qui parlent de sexualité de façon décomplexée et frontale et dont c’est le cœur du film ? Même question pour la nudité. Le cinéma de Rodrigue Jean, Nuit #1, d’Anne Émond, et Les salopes ou le sucre naturel de la peau, de Renée Beaulieu : c’étaient les seuls exemples que j’arrivais à nommer. Est-ce qu’on est pudique au Québec ? Pourquoi ça existe encore en France, des vieux cochons qui déshabillent tout ce qu’ils veulent ? Ça me tracassait. »

Peu de temps après cette réflexion arrosée sur le cinéma québécois, Denis Côté est tombé sur un essai sur la nymphomanie à travers les âges : « Qu’est-ce que ça veut dire, le mot nymphomane ? Et pourquoi ça ne veut rien dire ? Avant Freud ? Après Freud ? Et là, j’ai vraiment commencé à aimer ça et, tranquillement, c’est devenu un petit peu plus bergmanien, mon approche, avec moins de nudité, de sexe. Ça n’a rien à voir avec les films de Catherine Breillat, qui mettait des scènes de pénétration dans des films mainstream, ni avec Nymphomaniac, de Lars von Trier, qui voulait choquer les bourgeois. Ça ne me tentait pas d’aller là. »

Aux critiques lui reprochant que cette maison de retraite ne corresponde pas à la réalité, Denis Côté répond qu’il le sait puisqu’il en a discuté avec trois sexologues : « Je leur ai demandé si elles trouvaient ça farfelu. Elles trouvaient ça magnifique et aimeraient ça pouvoir juste regarder des femmes vivre entre elles et prendre des notes — ça s’appelle du cognitivo-comportemental — au lieu de faire de la thérapie. Elles m’ont dit : “C’est ça, la nouvelle façon d’observer les gens. On dirait que tu as tout compris ! ”. »

Comme il l’a répété au fil des années, Denis Côté aime faire des films sur des sujets qu’il ne connaît pas. Loin de lui l’idée de lire tout ce qui a été écrit sur la sexualité féminine. Un été comme ça n’est pas un documentaire, et son cadre sylvestre lui donne parfois les allures d’un conte.

« Quand tu connais trop bien ton sujet, tu fais du cinéma très sociologisant. Un été comme ça, c’est très rohmérien ; on est 26 jours avec des beaux êtres humains. Dans sept ans, ils vont peut-être se dire “te souviens-tu comment c’était cool, cet été-là ?”. Ou pas. Je ne sais pas. On dirait que j’ai un devoir d’ignorance quand j’entre dans mes sujets. C’est niaiseux, mais c’est vrai. Maintenant que le film est fini, j’aimerais mieux entendre les femmes parler du film que de moi-même devoir expliquer les mécanismes mentaux qui ont fait que j’ai créé telle ou telle scène. On dirait que j’aime que le film ne m’appartienne plus », conclut Denis Côté.

Un été comme ça prendra l’affiche dans les prochains mois.

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