«Mort sur le Nil»: la croisière ne s’amuse plus

Une scène du film «Mort sur le Nil»
Photo: 20th Century Studios Une scène du film «Mort sur le Nil»

La sortie de Mort sur le Nil (V.F. de Death on the Nile) de Kenneth Branagh, nouvelle adaptation du célèbre roman d’Agatha Christie, a été reportée à sept reprises. Il y a d’abord eu des retards sur le plateau de tournage. Puis, la pandémie s’en est mêlée. Enfin, en mars dernier, des accusations de viol ont été portées contre Armie Hammer (Call Me By Your Name), qui tient l’un des rôles principaux du long métrage.

Avant de mettre à l’affiche cette « suite obligée » au Crime de l’Orient-Express (sorti en 2017 et réalisé par la même équipe, le film a été tièdement reçu par la critique, mais a rapporté 353 millions), il fallait laisser l’eau (du Nil) couler sous les ponts et souhaiter que cela suffise à laver le malaise pouvant être provoqué par la présence de l’acteur à l’écran. Un (autre) beau cas de « faut-il séparer l’homme de l’artiste ? », mais disons qu’il est difficile ici de faire abstraction de l’actualité — d’autant que la nature du personnage incarné par l’artiste ne sert pas l’homme.

Mort sur le Nil, faut-il le rappeler, raconte l’un de ces triangles amoureux dont Agatha Christie, peut-être inspirée par ses propres déboires matrimoniaux, avait le secret. Ici, il se compose de Simon Doyle (Armie Hammer), que l’on découvre fiancé à Jacqueline de Bellefort (Emma Mackey, de Sex Education) puis, six semaines plus tard, marié à la meilleure amie de cette dernière, la richissime Linnet Ridgeway (Gal Gadot, alias Wonder Woman). Tout ce beau monde monte bientôt à bord du SS Karnak pour voguer sur le Nil. Présents aussi, une pléthore d’hommes et de femmes qui ont des comptes à régler avec la nouvelle mariée. Et Hercule Poirot (Kenneth Branagh). Ce n’est pas une coïncidence. Le sang va couler.

Une distribution où prime la diversité, l’ajout de certains personnages et la transformation de certains autres, quelques revirements plus nerveux et serrés et l’élimination d’au moins une invraisemblance majeure ajoutent modernité et « réalisme » à l’intrigue qu’Agatha Christie a publiée en 1937 et qui a été adaptée une première fois au cinéma en 1978.

Peter Ustinov était impeccable en Poirot dans ce film de John Guillermin qui a marqué les mémoires par sa distribution tout étoilée (Bette Davis, Olivia Hussey, Mia Farrow, Maggie Smith, David Niven, Angela Lansbury, Jane Birkin), par ses images splendides (il a été tourné en Égypte) et parce qu’il était très fidèle au ton de la reine du crime… et donc à son petit détective belge aux cellules grises hyperactives.

Être ou ne pas être Poirot ?

C’est beaucoup moins le cas de cette nouvelle version, dont la cinématographie et les effets spéciaux sont à géométrie variable, dont la distribution est moins flamboyante que celle du Crime de l’Orient-Express et où Poirot se prend soudain pour un homme d’action (quoi ? !). Là où ces deux œuvres convergent— et ce n’est pas pour le mieux —, c’est dans le fait que l’essence d’Agatha Christie y a été remplacée par celle de William Shakespeare, qui coule dans les veines de Kenneth Branagh et teinte souvent son travail d’une lourdeur pas toujours à propos. Or Agatha Christie savait insuffler de l’humour, presque de la légèreté, même à ses histoires les plus tordues. Surtout en présence d’Hercule Poirot.

Avec la complicité du scénariste Michael Green, le cinéaste britannique avait commencé à torturer le détective dans Le crime de l’Orient-Express où, dans les moments de doutes (!), il se tournait vers la photo d’une jeune femme en murmurant de douloureux « Katherine ».

Katherine, sur laquelle on en apprend davantage ici, le film commençant par un retour en arrière tourné en noir et blanc. Nous sommes en 1914. Hercule Poirot est un jeune soldat qui se bat dans les tranchées. Ses cellules grises sont déjà alertes : par simple déduction, il sauve son bataillon du carnage. Un moment très fort, mais d’aucune utilité à l’histoire, sinon pour « justifier » plus tard de nombreuses réflexions sur l’amour — la nature de l’amour, l’importance de l’amour ; bref, l’amour de l’amour — qui plombent le récit.

En fait, cette scène d’ouverture s’avère la première partie d’une parenthèse qui se referme à la toute fin du long métrage et qui, en gros, raconte « l’histoire des origines » de… la fameuse moustache du détective. Une parenthèse, donc, qui teinte de tragique tout le film, servant Branagh et Shakespeare, mais n’ayant rien à voir avec Christie et Poirot.

Mort sur le Nil (V.F. de Death on the Nile)

★★

Suspense policier de Kenneth Branagh. Avec Kenneth Branagh, Gal Gadot, Armie Hammer, Emma Mackey, Annette Bening, Rose Leslie, Sophie Okonedo. États-Unis–Grande-Bretagne, 127 minutes. En salle.

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