Un film pour se remémorer, comprendre et avancer

Une scène du documentaire «Perdre Mario», de Carl Leblanc
Photo: Les Films du 3 mars Une scène du documentaire «Perdre Mario», de Carl Leblanc

Le 22 mai 2015, un homme s’est enlevé la vie dans le condominium qu’il s’était acheté quelques années auparavant. Il se prénommait Mario. Ce geste ultime survenait après des mois d’isolement en ce lieu où il ne s’était jamais senti chez lui. Frappés par l’incompréhension et la peine, camarades et proches ont tenté de comprendre l’incompréhensible. C’est là, un peu, la démarche du documentaire Perdre Mario que lui a consacré son meilleur ami, Carl Leblanc.

« L’aiguillon principal pour faire ce documentaire a été la découverte du journal de Mario », explique le documentariste, à qui l’on doit notamment le très beau film Le commun des mortels.

« Mario et moi partagions une passion littéraire, et nous avons longtemps eu un club de lecture dont nous étions les deux seuls membres ; nous échangions une fois par mois et écrivions même de fausses chroniques littéraires… Bref, je savais que Mario avait la fibre littéraire. Quand j’ai pris connaissance de son journal, j’étais entre deux sentiments : il y avait ce bonheur de le retrouver et cette hantise de plonger dans ce qui était un making-of de son suicide. »

Carl Leblanc a constaté qu’entre la mi-août 2014 et la fin mai 2015, son ami, qui, précise-t-il, n’allait pas bien depuis quelques années déjà, a écrit chaque jour. « Il s’en dégageait une espèce d’inextricable angoisse. Ç’a été une lecture bouleversante, et en même temps, il y avait des moments où je le retrouvais, où je retrouvais Mario. »

Une composante intrinsèque du film, ce journal, porté par la voix de Robert Lalonde, instaure une impression de prenante et douloureuse immédiateté. Tout aussi importante : cette narration de Luce Dufault, qui met de-ci de-là en mots les pensées de celles et ceux qui restent. On songe par exemple à ce passage, vers le commencement : « Vous avez annoncé la nouvelle une douzaine de fois en deux heures. Chaque fois, c’est comme si Mario mourait de nouveau. Vous avez appris sur le tas, vous avez changé de formule : Mario est mort, Mario s’est enlevé la vie, Mario nous a quittés. Vous avez évité de dire “Mario s’est suicidé”. Vous détestez ce mot. »

Or ce mot si laid, il sera prononcé maintes fois, le documentaire de Carl Leblanc abordant le sujet avec tact, certes, mais sans faux-fuyant. En entendant ce passage, on ne peut en outre s’empêcher de se demander si le réalisateur anticipait, lui aussi, de revivre en une terrible boucle la perte de son ami dès lors qu’il s’attellerait à relater le départ de ce dernier.

« J’ai aussi fait ce film, et il s’agit là de la part subjective et non artistique, pour passer du temps avec Mario, pour prolonger… Pour être avec lui un peu plus longtemps, voilà. »

Anxiogène, mais important

 

Parmi les moteurs du projet, il y avait également, de manière plus diffuse, ce besoin de raconter, de réfléchir et, à terme, de partager.

« Il y a plein de sujets de films, et les urgences varient selon le jugement des documentaristes. Mais, tout d’un coup, j’ai pris conscience que… enfin… c’est pas très original, mais Camus l’a dit et il a raison : il n’y a pas de sujet plus important que de savoir si la vie vaut la peine d’être vécue ou non. J’imagine que c’est pour ça qu’il n’y a pas tant de films sur le suicide, parce que c’est un sujet très anxiogène, et aussi parce que le personnage principal n’est plus là. Mais moi, justement, j’avais Mario, par son journal. »

Tout au long du film, on fait en outre la connaissance du groupe d’amis très unis auquel appartenait Mario. Des décennies durant avaient fréquemment lieu de grandes réunions au bord d’un lac. À cet égard, et Carl Leblanc insiste sur ce point, Perdre Mario est aussi, beaucoup, un film sur l’amitié.

L’amitié, c’est en l’occurrence l’autre facteur clé qui l’a poussé à faire ce film.

« Ce qui a été déterminant, avec le groupe d’amis… Après la lecture du journal, on s’est réunis au bord d’un autre lac et on a porté un toast à Mario, on a pensé à lui […] J’ai constaté qu’il y avait pas mal d’yeux mouillés autour de la table, et que la peine était là, que le deuil n’était pas fait… Plus le degré d’intimité a été grand, plus la peine est immense… C’est ce soir-là que j’ai parlé pour la première fois d’un possible documentaire. »

Accueil mitigé : deux personnes se sont dites pour, toutes les autres étaient spontanément contre.

« Je dirais que la crainte principale de tout le monde, c’était que ce Mario-là, celui qui a commis ce geste irréparable, ce n’est pas le Mario qu’on a connu — je résume en gros. Il y avait cette peur que mon film porte sur cet homme-là, l’homme ténébreux, malade et dépressif, du dernier droit. Mais ça n’a jamais été mon intention. Je pense que, si on consacre un film à quelqu’un qu’on a aimé, on fait un film sur lui vivant. Je sais qu’il y a assez de “Mario vivant” dans ce film pour nous aider à encaisser le choc du “Mario mort” […] Tout ça était irrigué par une mémoire vive. »

Du côté de la famille du disparu, la réponse a été d’emblée positive.

« J’en ai parlé aux frères de Mario, en précisant l’usage que je comptais faire de son journal, et tout de suite ils m’ont dit oui. »

Quant à « la bande du lac », le temps, jumelé à l’évidence de la sensibilité et de la bonne foi de Carl Leblanc, a fini par avoir raison des réserves exprimées : toutes et tous, ou presque, viennent témoigner dans le film.

Il en résulte un documentaire à la fois extrêmement intime, de par les confidences partagées, et universel, de par sa portée, quoique le cinéaste se défende d’avoir tendu à cela. Il n’empêche, la triste réalité est que la plupart d’entre nous avons connu, de près ou de loin, une personne qui s’est enlevé la vie. De telle sorte que ce qu’expriment les participantes et participants résonne souvent très fort : “Aurais-je pu faire quelque chose ?” et autres “J’aurais dû”… »

Tout n’est pas simple

À cet égard, le documentaire de Carl Leblanc maintient une multiplicité de points de vue. Non, tous les proches de Mario ne tirent pas les mêmes conclusions, et jamais le film ne cherche à lisser la réalité afin d’obtenir un état des lieux qui serait artificiellement édifiant : c’est moche, ça continue de faire mal, des interrogations demeurent, et c’est ainsi. Tandis qu’une amie affirme qu’elle n’a pas la conscience tranquille, une autre conclut qu’on ne peut pas « construire un récit » a posteriori : « Mario nous échappe : on n’est pas responsables. »

« Tous les types de cinéma peuvent exister, mais moi, je reproche beaucoup au cinéma documentaire de vouloir nous empaqueter le réel. Au contraire, je pense que la fonction de l’art, c’est de nous compliquer les choses, de nous montrer à quel point la vie des humains est complexe et que l’épaisseur du monde, c’est ce qui fait sa beauté. Il faut accepter que tout ne soit pas simple. »

C’est aussi pourquoi tout n’est pas sombre dans le film, malgré la nature du sujet. La lumière est présente, tantôt à travers des réminiscences, tantôt dans cette détermination à avancer manifestée par les vivants.

D’ailleurs, un autre passage du film, court celui-là, frappe particulièrement. « Vous, vous restez là. Rester, c’est votre boulot de vivant. »

S’il est vrai que l’on discerne parfois ce désarroi empreint de résignation dans Perdre Mario, il importe, cela étant, d’ajouter que Carl Leblanc fait avec son film bien davantage que de « rester là ». Enrichi par toute cette amitié et tout cet amour qui subsistent, son « boulot de vivant » a engendré une œuvre utile, au sens le plus noble qui soit.

Le documentaire Perdre Mario sera diffusé à Télé-Québec le 2 février et sortira au cinéma le 11 février ; des ciné-rencontres avec le réalisateur auront lieu.

Besoin d’aide ? N’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).



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