Un appétit insatiable pour les «films de requins»

Alicia Silverstone et James Tupper sont la proie d'un requin alors qu'ils dérivent après un ouragan.
Photo: Film Bridge Productions et Mongrel Alicia Silverstone et James Tupper sont la proie d'un requin alors qu'ils dérivent après un ouragan.

Dans la langueur océane, une jeune femme fait du surplace, heureuse de flotter là, paisible. Des notes menaçantes enflent alors, et l’image jusque-là empreinte de sérénité revêt soudain un caractère menaçant. Vue des profondeurs, la nageuse fait désormais figure de proie. Emblématique, cette séquence de Jaws (Les dents de la mer), de Steven Spielberg, a été revisitée à satiété, le « film de requins » étant depuis lors devenu un sous-genre cinématographique de plein droit.

Souvent déchiquetées par la critique, ces productions enregistrent néanmoins d’intéressants profits la plupart du temps. En VSD vendredi, The Requin, de Le-Van Kiet, est le plus récent titre à espérer faire recette en répandant du sang dans l’eau. Or, si le passé est garant de l’avenir, le succès financier, si modeste soit-il, est assuré. Comment expliquer cette popularité ?

En fait, et l’épouvante dans toute sa diversité est là pour le prouver, l’être humain aime avoir peur. Pour bien comprendre l’attrait pour le film de requins, il faut encore revenir à Jaws, qui, de l’avis général, inventa en 1975 le blockbuster estival moderne. Outre son incroyable brio technique, Jaws eut le génie de réunir plusieurs vieilles hantises en un seul prédateur — tous les films qui suivirent en prirent acte.

Il y a d’abord la peur sourde liée à un état de vulnérabilité, comme lorsqu’on nage, surfe ou plonge dans la mer. Il y a ensuite la peur du vide, de ce qui est insondable, et donc inconnu, tel ce fond marin qu’on ne distingue plus dès lors qu’on s’éloigne du rivage : n’importe quoi peut en surgir.

La gueule elle-même du requin, comme l’explique Nicolas Dufour dans un essai du Temps, renvoie à des peurs immémoriales. « Son outil, son essence même, est sa mâchoire. Sans cette béance garnie de dents-rasoirs, cet extraordinaire dispositif à broyer, le requin n’est qu’un poisson parmi d’autres. Sa grandeur vient de son avide cavité, son insatiable appétit à engloutir les humains. Ce monstre vient des profondeurs, c’est évident, mais aussi du passé. La gueule qui dévore les hommes constitue un vieux motif chrétien. »

Trois tendances

Trois tendances émergent au sein du film de requins, et l’une d’elles est justement caractérisée par des récits où les personnages sont en vacances ou s’adonnent à des loisirs, et sont ainsi « vulnérables » dans leur insouciance, comme le couple oublié en mer dans Open Water (Océan noir, 2004), la bande de copains naufragés en pleine mer dans The Reef (2010), la surfeuse isolée sur un récif dans The Shallows (Les bas-fonds, 2016), les deux sœurs prisonnières d’une cage sur le lit de l’océan dans 47 Meters Down (Instinct de survie, 2017), le groupe d’amies explorant des grottes submergées mais pas inhabitées dans la suite 47 Meters Down: Uncaged (Instinct de survie. Piégés, 2019)… Avec ses époux en perdition sur l’océan, The Requin (critique en encadré) s’inscrit dans ce courant.

Chaque fois, la félicité du début laisse place à l’angoisse, puis à la terreur. La seconde tendance consiste en une variation de l’idée voulant que l’humain qui se croit à tort plus fort que la nature coure à sa perte : on pense à ce complexe aquatique dans Jaws 3-D (Les dents de la mer 3, 1983), à cette scientifique qui a le malheur de créer une race de requins superintelligents sur un îlot océanique dans Deep Blue Sea (Terreur sous la mer, 1999), à ces autres scientifiques qui permettent à un requin préhistorique de sortir de son abysse dans The Meg (Mégalodon, 2018)…

La troisième tendance, psychotronique celle-là, réunit des titres comme Mako: the Jaws of Death (1976), des films de série Z du type Sharknado, Shark Attack, Mega Shark, Sand Sharks, Ghost Sharks… Autant de nanars (dotés de suites) produits comme de la saucisse industrielle, pour la simple et bonne raison que pas mal de gens les consomment. Dans ce cas-ci, toutefois, la perspective de rire devant ces films atroces l’emporte sans doute sur l’envie d’avoir peur.

Réponse instinctive

Cette troisième tendance mise à part, le film de requins s’avère particulièrement habile — et la dimension « auguste » des peurs qu’il canalise y est certainement pour beaucoup — à venir « brasser » le public de façon très concrète. Dans The New Yorker, Pauline Kael déclarait par exemple : « Dans Jaws, qui est peut-être le film d’horreur le plus joyeusement pervers jamais réalisé, les catastrophes ne surviennent pas comme elles le font dans la plupart des films catastrophes, et vos tripes ne se reposent jamais en fonction d’un horaire établi. »

Dans le Chicago Sun-Time, Roger Ebert écrivait : « Rarement, mais parfois, il arrive qu’un film ait un réel effet physique sur vous. Il déjoue vos défenses et trompe le réflexe “ce n’est qu’un film” et crée un sentiment viscéral qui pourrait tout aussi bien être réel. Open Water a eu cet effet sur moi. »

Dans The Guardian, Jordan Hoffman confiait pour sa part : « The Shallows est un film qui donne envie de crier à l’écran, et si le prétexte [du film] est ridicule, il est tout sauf stupide. » « Tripes », « sentiment viscéral », « crier à l’écran » : chaque fois, le corps autant que l’esprit répondent de manière instinctive à ces scénarios dépeignant presque toujours des êtres isolés, d’une manière ou d’une autre, en plein désert bleu, à la merci des crocs acérés de ce mastodonte silencieux dont les yeux laiteux virent au noir lorsqu’il attaque.

À terme, c’est parce qu’il nage dans ces zones de frayeurs primitives que le film de requins suscite des réactions aussi intenses. Et quitte à avoir peur, autant avoir peur pour de bon. Ceci expliquant cela, qu’importe sa qualité, on ne regarde pas un film de requin : on le dévore.

Perdue en mer

Le film The Requin relate le cauchemar d’un couple en vacances au Vietnam qui, après qu’un ouragan eut envoyé valser sa hutte de luxe sur l’océan, doit survivre aux assauts d’un requin. À partir d’une situation de départ improbable mais assez irrésistible, un peu comme si la maison de Dorothée dans Le magicien d’Oz avait abouti au milieu de l’océan plutôt que dans un royaume enchanté, le film offre une suite de scènes révélant tantôt le désespoir, tantôt la résilience des personnages. Ici, le contexte extérieur fait écho aux tourments intérieurs, les conjoints étant à la dérive au propre et au figuré. Hélas, le requin du titre n’apparaît qu’aux deux tiers de l’intrigue verbeuse et les séquences d’attaques, raison d’être de ce type de films, tardent à venir. Lorsqu’elles surviennent, ces dernières n’effraient guère puisque, d’une part, les images de requins manifestement captées ailleurs sont mal intégrées et que, d’autre part, les effets spéciaux (des panoramas incrustés sur écrans verts aux trucages gore) sont de piètre qualité. Huis clos à ciel ouvert, comme les précédents Open Water et The Reef, pour ne nommer que ceux-là, The Requin s’en remet à des situations et à des frissons éprouvés, sans y déroger, sinon le temps de sombrer dans le ridicule çà et là (la scène avec le moteur de bateau : ouf !). Révélée autrefois dans le film culte Clueless (Les collégiennes de Beverly Hills), Alicia Silverstone fait ce qu’elle peut dans le rôle principal, mais le film ne lui fait pas de cadeau.


The Requin (V.O.)

★★

Horreur de Le-Van Kiet. Avec Alicia Silverstone, James Tupper. États-Unis, 2021, 89 minutes. En VSD sur la plupart des plateformes.



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