Lost Highway tient la route 25 ans plus tard

Patricia Arquette reparaît en blonde dans «Lost Highway», de David Lynch, sorti en 1997.
Photo: October Films Patricia Arquette reparaît en blonde dans «Lost Highway», de David Lynch, sorti en 1997.

Dans un contexte d’incertitude et de fluctuation quant à l’ouverture des salles, la série « A posteriori le cinéma » se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares.

C’était il y a 25 ans. Avant d’être présenté au Festival de Sundance, le très attendu nouveau film de David Lynch, Lost Highway (Route perdue), avait sa première à Paris en janvier 1997. S’il y eut des critiques positives, la plupart boudèrent la proposition, jugée incohérente. Le film précédent du cinéaste, Twin Peaks: Fire Walk with Me (Twin Peaks. Feu marche avec moi), ayant été un flop, d’aucuns se plurent à le croire en panne. Depuis lors, Lost Highway a été réhabilité et est décrit comme un tournant dans l’œuvre de Lynch.

Le projet naquit du désir de Lynch de tâter des codes et des figures du film noir, de son envie de collaborer de nouveau avec Barry Gifford, l’auteur du roman ayant inspiré son Wild at Heart (Sailor et Lula, 1990), et de sa fascination pour le procès hypermédiatisé d’O. J. Simpson, accusé puis innocenté du meurtre de sa conjointe.

Dans une entrevue réalisée en supplément du DVD de Lost Highway, le cinéaste explique, cryptique, mais poétique : « Le film noir est un beau sentiment pour [évoquer] le trouble au royaume de la nuit inconnue. Ça me plaît parce que ça permet aux spectateurs de rêver […] Tous les films parlent d’une partie de la condition humaine. C’est pourquoi il est important d’ancrer l’histoire dans quelque chose de réel, tout en laissant un espace pour le rêve. »

On rencontre tout d’abord Renee (Patricia Arquette) et Fred (Bill Pullman), un saxophoniste jazz, dans leur maison aux allures de bunker chic sise dans les collines de Los Angeles. Un jour, une vidéocassette est déposée sur le pas de leur porte. On y aperçoit leur maison.

Sur une seconde vidéocassette, on voit le couple en train de dormir. Une troisième, que Fred regarde seul, laisse entendre qu’il a assassiné Renee.

À ce stade cependant, la réalité a depuis un moment « dérapé ». Tout cela n’est-il qu’un rêve, ou plutôt un cauchemar, se déroulant dans la tête de Fred ?

Les dédoublements

Ainsi Renee reparaît-elle sous le prénom d’Alice (Patricia Arquette, bis). Elle n’est plus brune, mais blonde : un motif récurrent chez Lynch hérité de Vertigo, d’Hitchcock (voir Sheryl Lee dans Twin Peaks et Naomi Watts et Laura Harring dans Mulholland Drive). Quant à Fred, il est incarcéré pour être ensuite libéré sous les traits et l’identité d’un certain Pete (Balthazar Getty), un mécanicien qui entamera une liaison avec Alice. Et il y a M. Eddy (Robert Loggia), le gangster de qui Alice est la maîtresse, et qui est également producteur de films porno sous le nom de Dick Laurent.

Bref, dans Lost Highway, les gens se dédoublent, sans parler de l’énigmatique « Mystery Man » (Robert Blake), qui fait preuve d’ubiquité lors d’une scène glaçante.

Dans ce maelström identitaire et narratif, c’est toutefois la perspective de Fred  Pete qui est privilégiée, ce qui permet au public d’avoir prise sur le récit — autant que faire se peut chez Lynch. Certes, le point de vue de Fred  Pete n’est pas fiable, mais c’est assumé : « J’aime me souvenir des choses à ma manière. Comment je me les remémore, pas nécessairement comment elles se sont produites », déclare Fred aux policiers lors d’une scène clé.

Malgré cela, à l’époque, les accusations de complaisance pullulèrent. Dans Entertainment Weekly, Owen Gleiberman écrit : « Lynch veut que nous trouvions une résonance dans l’enchaînement mystérieux des histoires : un rêve se métamorphosant en un autre. Mais la métamorphose ressemble davantage à une collision maladroite. »

Dans le Chicago Tribune, Roger Ebert compare l’expérience à « embrasser un miroir » : « Vous aimez ce que vous voyez, mais ce n’est pas très amusant et un peu froid […] Il n’y a aucun sens à trouver. Essayer, c’est passer à côté. Ce que vous voyez est tout ce que vous obtiendrez. »

À cela, on objectera qu’il y a en l’occurrence beaucoup à « voir », et par conséquent à « obtenir ».

D’autant que dès le commencement de sa carrière, avec Eraserhead, Lynch affirma un goût prononcé pour les ambiances irréelles et l’expérimentation. Après son désenchantement avec la commande Dune (1984), Blue Velvet (1986) le ramena pour de bon en ces contrées où l’imaginaire se débride. D’ores et déjà établie, donc, son approche ouvertement onirique de la narration invitait à une lecture tout sauf cartésienne.

La réhabilitation

En fait, ce parti pris fut finalement admis, et célébré, à la faveur du film suivant de Lynch, Mulholland Drive, adoubé dès sa sortie en 2001. Un enthousiasme qui, initialement, continua de condamner Lost Highway à la voie de garage.

Dans une analyse parue dans Première en 2020, le critique Frédéric Foubert rappelle : « Ce choc rétinien indélébile millésimé 1997 a pourtant souffert, quelques années plus tard, de la comparaison avec Mulholland Drive, qui poussait ses innovations stylistiques (récit coupé en deux, relecture monstrueuse du film noir hollywoodien…) à un degré de perfection suprême, faisant rétrospectivement apparaître son prédécesseur comme un simple brouillon du chef-d’œuvre à venir. Aujourd’hui, pourtant, il s’impose comme une somme, le seul Lynch à combiner les deux faces de l’inspiration de son auteur : le glamour vénéneux d’un côté (la veine Blue Velvet/Mulholland Drive), la brutalité postindustrielle de l’autre (l’axe Eraserhead/Inland Empire). »

Auteur et directeur de la programmation de la Film Society du Lincoln Center à New York, Dennis Lim élabore une défense similaire dès 2008 dans un essai publié par Slate. « Lost Highway occupe une place de plus en plus centrale dans l’évolution de David Lynch. Ce néo-noir malveillant était un retour aux premiers principes — jamais depuis ses débuts hallucinants, Eraserhead, un film de Lynch n’avait-il si complètement été campé dans la tête de quelqu’un —, mais c’était aussi un signe des films à venir. »

Plaçant l’atypique et bien nommé The Straight Story (Une histoire vraie, 1999) dans une classe à part, Lim dresse des parallèles entre Lost Highway, Mulholland Drive et Inland Empire. « Tous les trois, dont on pourrait dire qu’ils constituent une trilogie psychotique, sont des films-puzzle non linéaires dans lesquels l’ambiance d’un autre monde et les failles dans l’espace-temps sont une conséquence directe du traumatisme mental du protagoniste. »

Dans l’entretien évoqué précédemment, David Lynch concluait : « Le mot “hypnotique” est le bon, parce que vous entrez dans un état d’ouverture, prêt à recevoir qu’importe ce qui viendra, comme dans un rêve ou un monde de l’inconnu. C’est une chose merveilleuse que d’être entraîné de la sorte. »

Le film Lost Highway n’est pas offert en format numérique, mais il est disponible sur DVD et Blu-ray. Au menu des prochaines semaines et des prochains mois : Cabaret et The Godfather (Le parrain).

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