«A Hero»: les motivations ambiguës du détenu repentant

Tout du long, la réalisation est en phase avec Rahim (Amir Jadidi), c’est-à-dire nerveuse et à l’affût. Avec une souplesse de circonstance, la caméra du cinéaste suit cet homme capable de «se revirer sur un dix cennes» avec une aisance déconcertante.
Photo: Amazon Studios Tout du long, la réalisation est en phase avec Rahim (Amir Jadidi), c’est-à-dire nerveuse et à l’affût. Avec une souplesse de circonstance, la caméra du cinéaste suit cet homme capable de «se revirer sur un dix cennes» avec une aisance déconcertante.

Condamné à la prison pour une dette impayée, Rahim bénéficie d’une permission de deux jours lorsqu’on fait sa connaissance, dès les premières minutes du film A Hero. Mais comme il s’agit du nouveau film d’Asghar Farhadi, qui n’a pas son pareil pour rendre infiniment complexes des personnages en apparence ordinaires, sans doute le mot « connaissance » est-il exagéré. De fait, dans cette fable aux ramifications morales et éthiques fascinantes à propos d’une action noble faite pour des motifs qui le sont moins, Rahim s’impose comme un être passablement ambigu.

Lauréat du Grand Prix à Cannes, A Hero commence donc par cette sortie de prison temporaire qui voit Rahim réuni avec son amoureuse, Farkhondeh. Divorcé, Rahim doit une importante somme à Bahram, un parent de son ex. Coup de chance, Farkhondeh a trouvé un sac à main contenant dix-sept pièces d’or. En les vendant, le couple croit pouvoir régler la dette de Rahim.

Hélas, le magot n’a pas la valeur escomptée. Qu’à cela ne tienne, Rahim décide de retrouver la propriétaire du sac afin de le lui rendre. L’ostentation avec laquelle il met en scène cet acte altruiste paie, car voici que les médias s’emparent de l’histoire. De leur côté, les autorités carcérales louangent l’attitude de Rahim, faisant ainsi diversion d’une mort gênante survenue à la prison. Pas en reste, une association caritative s’associe au personnage, avec à la clé une collecte de fonds à son intention.

Et ça ne fait que commencer. Tandis que s’accumulent mensonges et demi-vérités, Rahim, qui tente de surnager, ne fait que s’enfoncer.

Zone grise

 

Avec une dextérité narrative souvent remarquable, Asghar Farhadi déploie son récit en gardant toujours pour lui une partie de l’information. D’où la difficulté de jauger les situations et les gens, ce qui est le but. En cela que, comme dans la vie, rien n’est tout noir ou tout blanc. Si besoin est, on peut revoir Une séparation et Le client, tous deux gagnants de l’Oscar du meilleur film étranger, pour s’en convaincre.

Dans A Hero, les personnages évoluent dans cette vaste zone grise où chacune et chacun peut simultanément chercher à faire le bien, à faire ce qui est juste, tout en pensant à soi. Rahim demeure cela étant la principale représentation du concept, lui que le réalisateur iranien présente tour à tour comme un saint innocent (sa réaction d’effarement quand il apprend le suicide d’un prisonnier) et un narcissique ordinaire (son utilisation de son fils bègue pour susciter la sympathie).

Ce faisant, le cinéaste semble demander aux cinéphiles : « Et vous, dans le même contexte, et imparti du même lot que Rahim, agiriez-vous autrement ? »

Toile de fond dense

 

Tout du long, la réalisation est en phase avec Rahim, c’est-à-dire nerveuse et à l’affût. Avec une souplesse de circonstance, la caméra de Farhadi suit cet homme capable de « se revirer sur un dix cennes » avec une aisance déconcertante.

Certains développements testent la vraisemblance, certes, mais la trame est si solidement tissée qu’on pardonne ces faiblesses. Qui plus est, et il s’agit là d’une constante chez l’auteur, les notations quant aux us et coutumes prévalant en Iran contribuent à une toile de fond sociale et religieuse aussi dense qu’intéressante. Les partitions secondaires s’avèrent par ailleurs d’une infinie richesse, et il arrive volontiers que le lien d’empathie se détache du protagoniste pour s’arrimer à un personnage considéré comme un antagoniste l’instant d’avant (Bahram, pour ne pas le nommer). Là encore, rien n’est simple, dans le bon sens.

Asghar Farhadi ne condamne jamais son « héros », qu’Amir Jadidi interprète, non sans à-propos, avec un charme conquérant. À l’évidence, le cinéaste préfère observer et laisser aux cinéphiles le soin de juger… Pour peu que ceux-ci s’estiment légitimés de le faire.

A Hero (V.O. s.-t.a.)

★★★★

Drame d’Asghar Farhadi. Avec Amir Jadidi, Sahar Goldoust, Mohsen Tanabandeh, Fereshteh Sadre Orafaiy. Iran-France, 2021, 127 minutes. Sur Prime Video.

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