Jean-Jacques Beineix: clap de fin

Jean-Jacques Beineix, ici en 2018. Que veut-on retenir du cinéaste? Outre un film révolutionnaire assurant son passage à la postérité, le développe-ment d’une signature à lui, et une fidélité à cette signa-ture, dans la félicité comme dans l’adversité.
Photo: Olivier Laban-Matte Agence France-Presse Jean-Jacques Beineix, ici en 2018. Que veut-on retenir du cinéaste? Outre un film révolutionnaire assurant son passage à la postérité, le développe-ment d’une signature à lui, et une fidélité à cette signa-ture, dans la félicité comme dans l’adversité.

Avec la mort de Jean-Jacques Beineix, le cinéma français perd l’un de ses grands chantres de la forme. Les fulgurances visuelles du cinéaste, décédé le 13 janvier à 75 ans des suites d’une longue maladie, lui valurent d’ailleurs bien des reproches de son vivant.

À sa sortie, son premier long métrage, Diva, fut ainsi accusé par certains de donner dans un style publicitaire, idem pour son 37°2 le matin. Qu’à cela ne tienne, les deux films triomphent et s’imposent à présent comme des œuvres emblématiques du cinéma des années 1980.

Jean-Jacques Beineix est né à Paris en 1946. « Je débarquais sur un continent détruit, dans un pays en deuil, dans une famille en deuil. J’ai le vague souvenir de femmes crêpées de noir se recueillant sur des tombes de marbre noir fleuries, de larmes. Il me semble que j’ai pris conscience de la mort avant la vie », écrit-il dans son autobiographie Les chantiers de la gloire (Fayard, 2006).

Inscrit en médecine

S’il aime aller au cinéma enfant, il ne se destine pas à une carrière de réalisateur. En entrevue à FilmoTV en 2013, il évoque son rapport initial au septième art.

« J’avais pas du tout l’idée qu’il pouvait y avoir quelqu’un derrière. C’est après que je me suis rendu compte qu’il y avait des gens qui tiraient les ficelles, et que j’ai eu moi-même envie de les tirer. »

Ce qui adviendra, mais non sans qu’il se soit d’abord inscrit en médecine. Or, avec les événements de Mai 1968, un irrépressible vent de liberté souffle. Chez Beineix, cela se traduit par un rejet du pragmatisme et la poursuite de ce qui est désormais une passion.

Recalé lors de l’examen d’entrée à l’Institut des hautes études cinématographiques, il parvient à se faire embaucher comme deuxième assistant-réalisateur sur diverses productions, puis il gravit les échelons.

En 1977, il réalise un premier court métrage primé, ce qui lui vaut d’apparaître sur le radar de la productrice Irène Silberman, qui l’appelle et lui suggère de lire le roman Diva, de Delacorta, polar sur un coursier amoureux d’une cantatrice qui refuse qu’on l’enregistre.

Elle s’appelle Betty Blue

La production de Diva s’avère houleuse, et la sortie en 1981 l’est davantage. Une partie de la critique salue une facture novatrice, l’autre dénonce une esthétique décorative. Le public, lui, ne se montre guère intéressé. Puis, Diva remporte quatre César dont celui, tout neuf, de la meilleure première œuvre : le film se met soudain à cartonner.

Succès de répertoire aux États-Unis, Diva s’attire là-bas aussi des critiques négatives, mais la majorité s’enthousiasme. Dans le New Yorker, Pauline Kael s’extasie : « Si Diva est à propos de quelque chose, c’est à propos de la joie de faire des films. »

Dans le documentaire Bleu comme Diva, souvenirs d’un film culte, le compositeur vétéran Vladimir Cosma soutient : « C’est un film qui a révolutionné le cinéma en France, et peut-être dans le monde, au moment où il est sorti. On n’avait jamais fait des images comme ça ou un film qui avait ce style-là. Ça a influencé beaucoup beaucoup, de cinéastes. »

Beineix tourne ensuite La lune dans le caniveau (1983), sur un marin vengeur tiraillé entre deux femmes. Le film pousse plus loin l’artificialité assumée et le réalisme poétique déjà présents dans Diva. L’accueil est encore partagé, mais cette fois, le public ne vient pas.

Il y a en revanche foule lorsque paraît 37°2 le matin (1986), d’après le roman de Philippe Djian, ou les amours fusionnels puis tragiques d’un aspirant écrivain, joué par Jean-Hugues Anglade, et d’une jeune femme libre mais tourmentée, immortalisée par Béatrice Dalle. Révélation du film, l’actrice a écrit sur Instagram vendredi : « Zorg et Betty sont orphelins. Une des plus belles pages de ma vie vient de se tourner… je t’aime. »

Avec huit nominations aux César et 3,6 millions de spectateurs, ce film constitue le plus gros succès du cinéaste. Distribué sous le titre Betty Blue sur les marchés anglo-saxons, 37°2 le matin est en outre nommé pour l’Oscar du meilleur film étranger.

À nouveau, tout est exacerbé : la forme, l’action, les sentiments…

L’échec et la gloire

Beineix demeurera fidèle à cette manière, à ce style. Hélas pour lui, aucun de ses films subséquents ne suscitera le même engouement.

Il y a pourtant plein d’éléments fascinants dans Roselyne et les lions (1989), ou la rencontre entre un gardien de zoo et une dompteuse de fauves, et IP5 — l’île aux pachydermes (1992), sur celle entre deux jeunes en fuite et un vieux vagabond. En revanche, Mortel transfert (2001), sur un psychanalyste qui déraille, est un ratage complet de l’aveu même du cinéaste. Ce sera son ultime fiction.

Beineix ne délaisse pas la caméra pour autant, se consacrant au documentaire : Otaku. Fils de L’empire du virtuel, Place Clichy sans complexe, Assigné à résidence et Loft paradoxe rendent compte d’un artiste resté curieux.

Dans Les chantiers de la gloire, Jean-Jacques Beineix résume : « J’ai connu l’échec et la gloire, ça fait un drôle de chantier. Je peux vous parler des deux. Il vaut mieux écrire ses mémoires de son vivant. C’est plus sûr… Je me prépare à mourir […] En l’espace d’un clap, je suis passé du cinéma de papa aux autoroutes de l’information. J’ai tenu à donner ma version. On en retiendra ce que l’on voudra. »

Et que veut-on retenir du cinéaste ? Outre un film authentiquement révolutionnaire assurant son passage à la postérité, le développement d’une signature à lui, et une fidélité à cette signature, dans la félicité comme dans l’adversité.

 

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