Décès de Sidney Poitier, monsieur, pionnier

L’acteur Sidney Poitier n’est plus.
Jason Kempin (Archives) Getty Images / Agence France-Presse L’acteur Sidney Poitier n’est plus.

Avec le décès de Sidney Poitier à l’âge vénérable de 94 ans, Hollywood perd l’un des derniers représentants de son âge d’or, et l’un de ses pionniers. Premier comédien noir à recevoir l’Oscar du meilleur acteur en 1964 pour Lilies of the Field (Le lys des champs), il fut également le premier, et longtemps le seul, interprète noir à tenir des premiers rôles dans des films majeurs des années 1950-1960, tels The Defiant Ones (La chaîne), In the Heat of the Night (Dans la chaleur de la nuit) et To Sir with Love (Les anges aux poings serrés), des succès alors, devenus des classiques depuis.

Fils d’un couple de fermiers des Bahamas, Sidney Poitier vint au monde deux mois avant terme en 1927, pendant un séjour familial à Miami. Il grandit à Cat Island, puis à Nassau. À 15 ans, il partit vivre chez son frère aîné à Miami, puis à 16 ans, il déménagea à New York, où il apprit à lire en autodidacte. À l’issue d’un passage traumatisant dans l’armée (il mentit sur son âge pour s’enrôler), il fit ses débuts sur les planches new-yorkaises.

Les premiers rôles commençaient à venir à lui lorsqu’un producteur influent, Darryl F. Zanuck, le repéra et l’invita à Hollywood. Sachant qu’il n’y décrocherait que des rôles secondaires, voire tertiaires, Poitier hésita, mais décida de tenter sa chance. L’histoire lui donna raison.

Sorti en 1967 et lauréat de cinq Oscar, dont celui du meilleur film, In the Heat of the Night, en particulier, s’impose dans la filmographie de Sidney Poitier. En cela que ce drame policier réalisé par le Canadien Norman Jewison fut l’une des premières productions hollywoodiennes à aborder de front le problème du racisme.

Pour mémoire, Sidney Poitier y incarne un policier de Philadelphie chargé d’enquêter sur un meurtre dans une bourgade du Mississippi, au grand dam du shérif raciste de l’endroit (Rod Steiger). La scène où Poitier, la fureur dans le regard, répond à Steiger « Ils disent courtoisement monsieur Tibbs ! » [«They call me Mister Tibbs !]» est passée à l’histoire.

Seul au sommet

 

À l’époque, Sidney Poitier était une star établie, et unique interprète noir dans cette situation. Douze ans auparavant, après quelques rôles secondaires remarqués, le drame social Blackboard Jungle (Graine de violence) de Richard Brooks, où il incarne un élève rebelle doué pour la musique, avait cartonné. Idem pour le thriller The Defiant Ones, de Stanley Kramer, paru en 1957 et dans lequel Tony Curtis et lui jouent une paire de détenus en fuite enchaînés l’un à l’autre.

Ces deux films abordaient déjà, par la bande, la question du racisme, à l’instar de Paris Blues, de Martin Ritt, sorti en 1961, où il incarne un saxophoniste de jazz basé à Paris pour fuir le racisme des États-Unis. Ce fut en l’occurrence un thème — et une préoccupation — prévalent dans ses choix de films durant cette décennie où le mouvement pour les droits civiques était en pleine effervescence.

Dans son autobiographie The Measure of a Man : A Spiritual Autobiography, Sidney Poitier écrivait :

« J’ai appris que je dois trouver des exutoires positifs à la colère ou elle me détruira. Il y a une certaine colère : elle atteint une telle intensité que l’exprimer pleinement requerrait une rage homicide — autodestructrice, qui détruit le monde — et sa flamme brûle parce que le monde est si injuste. Je dois essayer de trouver un moyen de canaliser cette colère vers le positif… »

On pourrait dès lors avancer que ses films furent l’un de ces « exutoires positifs », en plus de faire œuvre utile. Ainsi la lutte contre le racisme par la sensibilisation et l’éducation était-elle au cœur de deux autres films importants du parcours de Poitier : A Patch of Blue (Un coin de ciel bleu), de Guy Green, et Guess Who’s Coming to Dinner (Devine qui vient dîner), de Stanley Kramer. Sorti en 1965, le premier conte les amours naissants mais contrariés d’un employé de bureau et d’une jeune aveugle, lui noir, elle blanche.

Lauréat des Oscar du meilleur scénario et de la meilleure actrice pour Katharine Hepburn, le second triompha au box-office en 1967 avec son récit d’une jeune femme qui surprend ses parents en leur présentant son fiancé, eux blancs, lui noir. Théâtral et à certains égards daté, ce film n’en fut pas moins charnière en son temps.

La même année, Sidney Poitier était la tête d’affiche de To Sir with Love, de James Clavell. Après avoir joué les élèves délinquants, le voici qui campait un enseignant faisant face à une jeunesse révoltée mais belle ; l’une de ses compositions les plus mémorables. Comme le relevait l’auteur et journaliste Mark Harris dans Slate : « En 1967, Sidney Poitier devint la plus grosse star du pays. »

Réalisation, hiatus et retour

 

Puis, vinrent les années 1970, et les rôles intéressants se firent plus rares — à tel point qu’il reprit deux fois celui de Virgil Tibbs, dans They Call Me Mister Tibbs ! (1970) et The Organization (1971). C’est durant cette période que Sidney Poitier se tourna vers la réalisation avec le western Buck and the Preacher (Buck et son complice, 1972) et le drame sentimental A Warm December (L’amour fleurit en décembre, 1973), films dont il tint également la vedette. Avec les comédies d’action Uptown Saturday Night (1974), Let’s Do It Again (1975) et A Piece of the Action (1977), dans lesquels il donne la réplique à Bill Cosby (qu’il redirigera en 1990 dans Ghost Dad), Poitier tâta du mouvement « blaxploitation », alors très en vogue.

Las d’être devant la caméra, il décida de se consacrer exclusivement à la réalisation. En 1980, il connut son plus gros succès populaire avec la comédie Stir Crazy (Faut s’faire la malle), avec le duo comique formé par Gene Wilder et Richard Pryor. Il retrouva Wilder pour la comédie Hanky Panky (La folie aux trousses), un échec. Peu vu, le drame musical Fast Forward (1985) conte les tribulations new-yorkaises d’une troupe de jeunes danseurs de l’Ohio d’héritages culturels variés.

En 1988, Roger Spottiswoode le convainc de revenir au jeu dans le thriller Shoot to Kill (Randonnée pour un tueur), où il incarne un agent du FBI citadin pourchassant, avec l’aide d’un pisteur aguerri (Tom Berenger), un assassin dans les Rocheuses. Rebelote dans Little Nikita où, cette fois, son agent du FBI tente de gagner la confiance du fils adolescent (River Phoenix) d’agents soviétiques dormants. Dans Sneakers (Les escrocs, de Phil Alden Robinson, 1992), il devint hors-la-loi en tant que membre d’un groupe de pirates informatiques s’étant donné pour mission de financer de justes causes. Son autorité naturelle le ramène toutefois au FBI, en tant que directeur, dans The Jackal (Le Chacal, de Michael Caton-Jones, 1997), remake du film de 1973, dans lequel les autorités tentent d’empêcher un tireur d’élite de s’en prendre à un politicien. Ce sera son dernier rôle au cinéma.

À noter qu’en parallèle, il tourna dans une kyrielle de téléfilms, la plupart peu mémorables, dont une suite à To Sir with Love, en 1996. De 1997 à 2007, il fut ambassadeur des Bahamas au Japon.

En 2002, l’Académie des arts et des sciences du cinéma lui remit un Oscar honorifique pour l’ensemble de sa carrière. Lorsque Denzel Washington se vit décerner ce soir-là l’Oscar du meilleur acteur pour Training Day (Jour de formation), devenant ainsi le deuxième comédien noir seulement à remporter cette récompense, il déclara avec émotion : « Je te suivrai toujours, Sidney. Je marcherai toujours dans tes pas. Il n’y a rien d’autre que je voudrais faire, monsieur. »

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