Décès de Peter Bogdanovich, cinéaste et mémoire d’Hollywood

Peter Bogdanovich, ici photographié au Lincoln Center de New York en 2018, fut l’un des réalisateurs phares des années 1970.
Photo: Mike Coppola/Getty Images/AFP Peter Bogdanovich, ici photographié au Lincoln Center de New York en 2018, fut l’un des réalisateurs phares des années 1970.

Il aimait le cinéma, il aimait Hollywood. Décédé à l’âge de 82 ans, Peter Bogdanovich fut l’un des réalisateurs phares des années 1970. Si sa filmographie devint inégale par la suite, il n’en sut pas moins s’imposer comme une figure incontournable du septième art, notamment grâce à ses ouvrages sur le cinéma. Il fut un proche d’Orson Welles et faisait autorité à son sujet. Très aimé dans le milieu, il acceptait volontiers de jouer les acteurs pour autrui, notamment dans la série The Sopranos, où il incarna le docteur Kupferberg.

Peter Bogdanovich vint au monde à Kingston, dans l’État de New York, fils d’une mère autrichienne juive et d’un père serbe chrétien orthodoxe. Pour sa part, c’est au cinéma local qu’il prit l’habitude de communier. Très tôt, il se passionna pour John Ford, Orson Welles, Alfred Hitchcock et Howard Hawks, ignorant alors que ceux-ci deviendraient un jour ses amis et qu’il leur consacrerait livres et recueils d’entretiens.

Après avoir étudié le jeu, il devint critique de cinéma et programmateur de films au Musée d’art moderne de New York, vers 1960. À l’image de ses collègues français François Truffaut, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol, il fit le saut de la critique à la réalisation, déménageant ses pénates à Los Angeles en 1966.

Comme maints autres cinéastes du « New Hollywood », tels Francis Ford Coppola et Martin Scorsese, Peter Bogdanovich trouva d’abord du travail auprès du producteur de films de série B Roger Corman. Pour ce dernier, il réalisa en 1968, sous un pseudonyme, le nanar Voyage to the Planet of Prehistoric Women, à partir d’extraits d’un film russe.

La même année parut son premier film officiel, Targets, où se croisent les destins d’un acteur de films d’horreur vieillissant (Boris Karloff, la vie de l’emploi) et d’un jeune tireur fou. Tourné avec peu de moyens, le film fut salué par la critique. Déjà, Bogdanovich laissait poindre son goût pour l’hommage cinématographique.

Les hauts et les bas

Tourné en noir et blanc, une décision alors jugée risquée, The Last Picture Show (La dernière séance) prit l’affiche en 1971 et demeure le chef-d’œuvre du cinéaste. Film choral empreint de mélancolie où se distinguent entre autres Jeff Bridges, Ellen Burstyn et surtout Cloris Leachman, The Last Picture Show connut un vif succès critique et populaire, raflant de nombreux prix. Campée en 1951, cette adaptation du roman de Larry McMurtry traite « d’une ville n’ayant plus de raison d’exister et de gens n’ayant plus de raison d’y vivre », pour citer le critique Roger Ebert.

En 1972, Bogdanovich signa une lettre d’amour faite de film à Howard Hawks avec What’s Up Doc ? (On s’fait la valise, docteur ?), comédie échevelée à la manière des « screwball » des années 1930-1940. Barbra Streisand et Ryan O’Neal y forment un couple mal assorti, elle, charmante fauteuse de troubles, et lui, musicologue coincé. Autre succès.

Et rebelote l’année suivante avec la comédie dramatique Paper Moon (La barbe à papa), ou les péripéties d’un escroc contraint de s’occuper d’une orpheline durant la Grande Dépression. Bogdanovich y retrouvait Ryan O’Neal, qui donnait cette fois la réplique à sa fille Tatum O’Neal, 9 ans, et qui remporta un Oscar. Revenant au noir et blanc, le cinéaste convoquait ici l’Amérique rurale des années 1930 à la façon dont John Ford l’évoquait dans son cinéma.

Adaptation mal avisée d’Henry James sortie en 1974, Daisy Miller fut le premier échec de Bogdanovich. Cybill Shepherd, alors l’amoureuse du cinéaste, y interprète une riche Américaine qui vit diverses tribulations sociales et sentimentales en Europe.

S’ensuivirent At Long Last Love (Enfin l’amour, 1975), un pastiche des comédies musicales des années 1930, avec encore Cybill Shepherd ainsi que Burt Reynolds, qui chantent leurs amours contrariés ; Nickelodeon (1976), un hommage au cinéma muet où Reynolds joue un acteur inculte, et O’Neal, un réalisateur aux abois ; Saint Jack (Jack le magnifique, 1979), sur les splendeurs et misères d’un maquereau américain à Singapour ; et They All Laugh (Et tout le monde riait, 1981), qui raconte les chassés-croisés amoureux de trois détectives privés : tous des échecs. They All Laugh, en particulier, s’avéra très pénible pour le cinéaste. En effet, il était à l’époque en couple avec Dorothy Stratten, qui joue dans le film et qui fut assassinée par son ex-conjoint peu avant la sortie.

La filière Welles

Après une pause de quatre ans, Peter Bogdanovich rebondit avec l’émouvant Mask (Masque, 1985), drame biographique sur Rocky Dennis (Eric Stoltz), un adolescent atteint de dysplasie craniodiaphysaire. Cher remporta le Prix d’interprétation à Cannes pour sa composition poignante de mère courage.

Tentative de répéter la magie de What’s Up Doc ?, Illegally Yours (Illégalement vôtre, 1988) faisait en revanche peine à voir, tout comme Texasville (1990), suite inutile de The Last Picture Show. Oubliable également : la farce théâtrale Noises Off (Bruits en coulisses, 1992). Quant à The Thing Called Love (1993), on s’en souviendra surtout comme le dernier film terminé de River Phoenix et l’un des premiers de Sandra Bullock.

Puis, alors qu’on n’attendait plus rien de lui, Bogdanovich revint avec The Cat’s Meow (Parfum de scandale, 2001), qui spécule sur la mort mystérieuse de l’homme d’affaires Thomas H. Ince à bord du yacht du magnat William Randolph Hearst, inspiration du personnage de Charles Foster Kane dans Citizen Kane, d’Orson Welles. Au cours de l’un de leurs nombreux entretiens, Welles avait relaté l’épisode à Bogdanovich (voir This Is Orson Welles, publié en 1992).

À ce propos, lorsqu’en 1971, la critique du New Yorker Pauline Kael remit en doute l’apport de Welles au scénario de Citizen Kane dans son essai Raising Kane, c’est Bogdanovich qui, point par point, invalida la thèse dans son propre essai The Kane Mutiny. À noter en outre que Welles dirigea Bogdanovich dans The Other Side of the Wind, film demeuré inachevé jusqu’à ce que le second le termine en 2018.

Son ultime production aura été le documentaire The Great Buster : A Celebration, qui porte sur l’acteur et réalisateur Buster Keaton.

Invité au festival de Venise en 2014, Peter Bogdanovich se confia au Guardian. « Quand j’étais plus jeune, tous mes amis étaient plus âgés : John Ford, Howard Hawks, Alfred Hitchcock, Orson Welles, Jimmy Stewart et Cary Grant. J’adorais parler à ces gens. Et maintenant, ils sont tous décédés. J’ai pleuré beaucoup d’amis, bien plus que je n’aurais dû à ce stade de ma vie. C’était un monde différent. C’était un monde meilleur. »

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