Le cinéma en ligne peut-il être une fête ?

Entre le numérique et le présentiel, le coeur des festivals de cinéma balance encore, mais pas pour tous.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Entre le numérique et le présentiel, le coeur des festivals de cinéma balance encore, mais pas pour tous.

Depuis bientôt deux ans, le monde entier a basculé dans des univers parallèles tout en effectuant un sérieux rattrapage numérique. Même les plus réfractaires n’ont pas eu le choix « de se mettre en ligne » pour suivre un train qui filait à vive allure, question d’atténuer les impacts du chaos ambiant.

Dans ce contexte, les festivals de cinéma n’ont pas eu d’autres options que de se réinventer — mot quasiment honni, tout comme les arcs-en-ciel… Et à l’aube de 2022, plusieurs dirigeants se posent encore des questions existentielles sur la viabilité de ce modèle, celui de la diffusion en ligne des films, mais aussi des débats, des classes de maître, etc. Venant du latin « festivus » signifiant « de fête », en est-ce une lorsque le « festivalier » est seul devant son écran ? Certains en sont convaincus, d’autres moins.

Les précurseurs

« Autant les fondateurs de Plein(s) écran(s) que l’équipe actuelle et les collaborateurs sont des adeptes du cinéma en salle, mais nous offrons une autre façon de voir des films [sur Facebook, sur Instagram et sur le site du festival] et à des gens qui ne les auraient pas vus ailleurs », déclare Ariane Roy-Poirier, directrice de la programmation de cet événement exclusivement en ligne et qui en sera à sa 6e édition du 12 au 23 janvier.

Entièrement consacré au court métrage, Plein(s) écran(s) propose 41 productions cette année, vitrine essentielle pour un format négligé, ou carrément méconnu. Ce que confirme Catherine Legaré-Pelletier, directrice générale de l’événement. « À Plein(s) Écran(s), le court métrage est proposé comme une œuvre en soi, pas un complément de programme avant ou après un autre film. Et parmi les spectateurs potentiels [rejoints par les réseaux sociaux], il y en a plusieurs qui non seulement n’ont jamais vu de courts métrages, mais n’ont jamais vu de films québécois. » Avec 1,5 million de visionnements en 2021 et plus de 42 000 abonnés à leur page Facebook, les têtes dirigeantes du festival croient au potentiel de leur modèle.

Elles savent aussi qu’à ses débuts, Plein(s) Écran(s) faisait autant figure de pionnier que d’anomalie. À partir de mars 2020, la perception a radicalement changé. « Les festivals qui ont fait le passage vers le virtuel ont découvert que ce n’était pas si facile de mettre des films en ligne et d’avoir une conversation [virtuelle avec les internautes], souligne la directrice générale. Certains ont très bien tiré leur épingle du jeu et découvert un tout nouveau public, parfois même d’un peu partout au Canada. »

Plein(s) Écran(s) chouchoute le sien depuis six ans, et d’autres depuis plus longtemps. C’est le cas de MyFrenchFilmFestival, un événement numérique annuel chapeauté par Unifrance, organisation chargée de faire la promotion internationale du cinéma français et francophone. Daniela Elstner, directrice générale, est fière de présenter la 12e édition dès le 14 janvier, et jusqu’au 14 février, déclinée sur 70 plateformes dans plus de 200 pays et territoires, la programmation de l’édition 2021 ayant cumulé 13 millions de visionnements.

Le scepticisme était présent au début, reconnaissant qu’elle faisait partie de ce clan, n’étant pas encore à Unifrance. « Les producteurs, distributeurs et artistes étaient dubitatifs, se souvient Daniela Elstner, car il fallait prouver que ça permettait à la cinématographie francophone de voyager dans des pays où l’accès au grand écran n’est pas facile. Aujourd’hui, tout cela nous paraît logique, mais à l’époque… »

Même si MyFrenchFilmFestival n’a pas eu à se réinventer à partir de mars 2020, son âme dirigeante reconnaît que les deux dernières années ont accéléré leur apprentissage de la diffusion en ligne, souhaitant pour l’avenir une communication avec les spectateurs étalée sur toute l’année, et pas seulement un mois. Un travail de longue haleine, mais qui ne remplacera jamais la promotion du septième art francophone sur grand écran. « Nous serons toujours partenaires de nombreux festivals, insiste la directrice générale. La salle de cinéma, on y tient, mais il faut un peu tout faire aujourd’hui, parler aux gens là où ils sont. Et surtout ne pas baisser les bras. »

Retrouver le sens de la fête

Pour des événements dont l’ADN est numérique, la période actuelle présente plusieurs avantages, même s’ils doivent s’imposer dans un marché maintenant surchargé… et mondialisé. Quant aux autres, les défis sont nombreux, alors qu’ils ne manquaient pas au moment d’organiser un festival de cinéma « en présentiel ». Pour tout dire, l’heure est à l’incertitude dans diverses organisations, mais en phase avec tout le reste de la société !

Plutôt que de concocter une seconde édition en ligne, Martin Genois, directeur général du Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ), a préféré « plancher sur un vrai plan de relance » qu’il compte présenter à ses partenaires dans quelques semaines. Cet habitué des manifestations grandioses (il a travaillé longtemps à Ex Machina, ensuite au Festival d’été de Québec et au Red Bull Crash Ice) n’était pas encore en poste lors de l’édition en ligne 2020, mais il a constaté que « les résultats étaient mitigés, la pandémie faisait rage depuis mars, et on sentait un essoufflement d’être devant les écrans, surtout pendant [les beaux jours de] l’été ».

Il tient à préciser qu’il n’a pas « d’avis d’expert ou d’étude approfondie à offrir » sur la question, mais pour la continuité du FCVQ, l’avenir n’est pas numérique, du moins pas seulement. « Produire un événement hybride demande des reins solides et une grosse équipe, affirme Martin Genois. Il faut choisir ses batailles. » Ce qui le préoccupe davantage, c’est de savoir que bien des jeunes ne sont jamais allés au cinéma. Le FCVQ a un rôle à jouer pour les attirer devant une œuvre présentée sur grand écran, élaborée pour le grand écran. Et ça commence par trouver tous les moyens possibles pour les arracher aux plus petits.

Avant la pandémie, les festivals de cinéma étaient des lieux effervescents de rencontres, d’échanges (en tous genres !), choses plus difficiles à accomplir chacun derrière un écran. Le sens de la fête a manqué à plusieurs, qui souhaitent le retrouver. Dans un texte qui relate son expérience festivalière en Slovénie l’automne dernier, Chris Robinson, directeur artistique du Festival international d’animation d’Ottawa depuis maintenant trente ans, a renoué avec cette euphorie — et les multiples restrictions qui vont avec.

Il le savait déjà, mais ce fut limpide : rien ne vaut la chaleur d’une salle de cinéma avec des spectateurs attentifs. « Lors de notre édition 2020, je me suis rangé à l’idée d’être en ligne, en me disant que ça serait pour un an seulement, dit-il sans rire. Après cette première expérience, l’édition 2021 fut plus difficile, l’effet de nouveauté s’était estompé. Le Festival est un événement agréable, convivial et rassembleur ; ça ne se transpose pas en ligne. » Pour celui qui se dit réservé, mais capable de présentations « clownesques » avant les projections pour divertir son auditoire, Chris Robinson ne cache pas sa « peur d’être encore en mode hybride » lors de la prochaine édition en septembre.

Les Rendez-vous Québec Cinéma (RVQC) se tiendront bientôt, du 23 février au 5 mars, mais on sent peu d’inquiétude dans le discours de Sylvie Quenneville, directrice générale de Québec Cinéma. Elle et son équipe se préparent « pour une édition en présentiel, avec un volet numérique en complément », puisant dans l’expérience acquise en 2021. Car les RVQC furent l’un des derniers festivals montréalais à se tenir dans la complète insouciance d’avant la COVID-19 en 2020.

Si elle reconnaît, comme les autres directeurs, « que le numérique peut aller chercher d’autres publics », elle abonde dans le même sens que Martin Genois, à savoir que cette technologie « exige beaucoup d’investissements ». Selon elle, cet événement consacré au cinéma québécois et à ses artisans ne peut se passer de leçons de cinéma, de débats, de soirées festives. Bref, de toutes ces occasions où les gens du milieu peuvent établir aussi bien « des relations d’affaires que de nouvelles alliances » et les spectateurs, se prévaloir « d’une des dernières chances de voir un [récent] film québécois sur grand écran ».

Sylvie Quenneville émet sans doute le souhait le plus unanimement espéré, peu importe le statut du festival : « Si le virus peut enfin s’éloigner de nous, j’ai l’impression que les gens vont avoir encore plus besoin de se voir et de se rencontrer. »

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