Temps durs pour le cinéma en formule gala

Les Golden Globes ont été lâchés par le réseau NBC, qui ne souhaite plus être associé, dans l’immédiat, à la controversée Association de la presse étrangère à Hollywood.
Agence France-Presse HFPA Les Golden Globes ont été lâchés par le réseau NBC, qui ne souhaite plus être associé, dans l’immédiat, à la controversée Association de la presse étrangère à Hollywood.

Habituellement, la cérémonie des Golden Globes vient en quelque sorte servir d’apéritif avant la soirée des Oscar. Pas cette année. Pris dans une tourmente qui ne s’apaise pas, les Golden Globes ont été lâchés par le réseau NBC, qui ne souhaite plus être associé, dans l’immédiat, à la controversée Association de la presse étrangère à Hollywood, hôte de ladite cérémonie. Difficile de ne pas relever, cela étant, que les Golden Globes ne rameutent de toute façon plus grand monde devant la télévision. Qu’il s’agisse des César en France, des Iris ici ou des Oscar aux États-Unis, le cinéma en formule gala accuse en l’occurrence un déclin qui ne date pas d’hier.

Un coup d’œil aux cotes d’écoute des dernières années suffit pour constater une tendance aussi nette que globale à la décroissance. En 2018, pour sa 75e cérémonie, les Golden Globes ont réuni un auditoire de 20 millions de personnes : une baisse de 5 % par rapport à l’année précédente. En 2019, on est tombé à 18,6 millions. En 2020, ça ne s’est pas arrangé : 18,4 millions. En 2021, on a atteint le fond avec un famélique 6,9 millions.

Du côté des Oscar, historiquement davantage suivis, la courbe descendante est similaire. En 2018, environ 26,5 millions de cinéphiles de par le monde ont regardé la soirée. En 2019, un cru dépourvu d’animatrices ou d’animateurs, on a observé un soubresaut à la hausse avec 29,6 millions de personnes. En 2020 ? On a dégringolé à 23,6 millions. L’an dernier, ce fut la catastrophe, alors qu’à peine 9,85 millions de personnes ont regardé la soirée mise en scène par Steven Soderbergh. On est loin des sommets atteints en 1998 lorsque Titanic remporta onze statuettes devant 57,25 millions de téléspectateurs.

Idem pour les César du cinéma qui, après un carton en 2012, avec 3,9 millions de personnes à l’écoute, n’ont cessé de perdre du terrain. En 2021, l’audimat a chuté à 1,6 million de personnes. Chez nous, le Gala Québec Cinéma et ses prix Iris tiennent le coup. On ne peut toutefois pas parler d’un réel engouement. En 2018, 729 000 personnes ont suivi la soirée (29 000 pour le Gala Artisans). En 2019, on est tombé à 600 000 (42 000 pour le Gala Artisans). En 2020, la pandémie a inspiré une formule hybride. Aux dires de Québec Cinéma, « 755 000 personnes ont regardé, à un moment ou à un autre, un des segments de ce gala ». Combien l’ont regardé au complet ? Mystère. Enfin, en 2021, seules 488 000 personnes étaient au rendez-vous (17 000 pour le Gala Artisans) — on rejette la faute sur « une partie de hockey décisive des Canadiens en séries éliminatoires ».

Une perte de sens

 

Bref, pris dans leur ensemble, les chiffres disculpent la pandémie en tant que coupable principal de ce désamour du public. Selon Pierre Barrette, directeur de l’école des médias de l’UQAM, les raisons sont plus complexes.

« C’est certain que les galas sont plates pendant la pandémie, avec la distanciation et les salles à peu près vides. Il y a une dimension mortifère. On perd l’esprit cérémoniel. »

Qu’entend-il par là ? « Quand la télévision s’empare du cérémoniel, que ce soit les premiers pas de l’homme sur la lune ou la coupe du monde de soccer, ou les Oscar, il y a un sentiment fort de la part du public de devoir être là au moment où ça se passe ; de vivre l’aspect révélation. Ça, ça n’a pas beaucoup bougé. Le pendant de ça qui, lui, a bougé, il me semble, et qui explique en bonne partie ce désintérêt observé, c’est qu’il fut un temps où ces galas avaient en partie comme fonction de réguler l’offre visible. Les galas avaient un rôle de curation des œuvres, que ce soit en cinéma ou en musique. Il y avait cette idée d’aller voir aux Oscar ou aux Iris ce que les “spécialistes” disent pour que je sache, moi, quoi rattraper. »

D’après Pierre Barrette, la multiplication des plateformes, et donc de « l’offre visible », a mis à mal cet auguste modèle tributaire d’abord de salle. « Avant, on pouvait aller comparer nos impressions lors d’un gala. En ce moment, il y a un tel éparpillement des œuvres sur les différentes plateformes et en salle qu’on n’a peut-être plus l’impression de saisir un champ artistique de la même façon qu’on le faisait autrefois. À présent, quand je vois les Oscar, je découvre beaucoup de films que je n’ai pas vus et que je n’aurai sans doute pas le temps de voir, parce qu’il y a une offre surabondante. On perd le fil, et on manque d’outils pour faire découvrir des œuvres. Il en résulte selon moi un étiolement, une perte de sens par rapport à ces galas. »

C’est certain que les galas sont plates pendant la pandémie, avec la distanciation et les salles à peu près vides. Il y a une dimension mortifère. On perd l’esprit cérémoniel.

Entre populisme et élitisme

Pierre Barrette n’est pas le seul à évoquer que la reconnaissance accordée à certains films est parfois inversement proportionnelle à leur popularité. Or, le fait de ne pas être familier avec plusieurs des titres nommés peut engendrer un sentiment d’inculture qui, à son tour, incitera tout naturellement à aller voir ailleurs. Mais rien n’est simple.

En effet, si trop de films populaires sont nommés, les accusations de célébrer le box-office plutôt que le 7e art pleuvent. Inversement, une sélection de films chouchous de la critique (qui pourtant ne vote pas dans ces galas) sera taxée d’élitiste.

« On leur a tellement reproché [aux Oscar], pendant tellement d’années, d’être rétrogrades et conventionnels et de sacrer des films qui ratissaient très large, comme Forrest Gump, contre lequel je n’ai rien, mais bref, des films qui rameutent un large public… On leur a reproché, et c’est une critique légitime, une vision traditionaliste de la production, un cinéma en somme mâle, blanc et hétérosexuel, avec peu de femmes et de personnes racisées. Maintenant qu’un effort conséquent est fait pour inclure des femmes et des personnes d’origines ethnoculturelles diversifiées, la masse de spectateurs — des mâles blancs hétérosexuels — friands de cinéma traditionaliste est peut-être moins intéressée à regarder. »

En une tentative d’atteindre un juste milieu, les Oscar ont fait passer de cinq à dix le nombre de titres possibles dans la catégorie du meilleur film. En vain, puisque les cotes d’écoute poursuivent leur dégringolade, pandémie ou pas. Est-ce dire que ce type de gala est voué à disparaître ?

« Je ne suis pas devin, mais je crois qu’une cérémonie comme celle des Oscar est trop enracinée pour disparaître. Je crois par contre que la formule traditionnelle des galas est devenue poussiéreuse et va devoir changer. » L’expérience hybride du Gala Québec Cinéma suggère une avenue à explorer davantage.

« Les chaînes de télévision ne voudront pas diffuser indéfiniment des galas peu regardés. Y aura-t-il une migration ? Netflix s’emparant de beaucoup de choses, imaginez si les Oscar devenaient un “événement Netflix” », lance Pierre Barrette.

Ce serait pour le moins ironique mais, au vu de l’état des lieux, pas inenvisageable du tout

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