«A Clockwork Orange»: 50 ans et toujours aussi rentre-dedans

En décembre 1971, Stanley Kubrick lançait son film «A Clockwork Orange » («Orange mécanique»), un assaut cinématographique qui divisa tant le public que la critique.
Photo: WARNER BROS. ENTERTAINMENT En décembre 1971, Stanley Kubrick lançait son film «A Clockwork Orange » («Orange mécanique»), un assaut cinématographique qui divisa tant le public que la critique.

C’était en décembre 1971. Trois ans après l’éblouissement suscité par son 2001, A Space Odyssey(2001, l’odyssée de l’espace), Stanley Kubrick était enfin de retour avec un nouveau film. Qu’attendait-on, au juste, du brillant cinéaste ? Sans doute bien des choses, mais pas A Clockwork Orange (Orange mécanique), un assaut cinématographique qui divisa tant le public que la critique. Tandis qu’une faction s’enthousiasma, l’autre fut révulsée.

Cinquante ans après sa sortie, le plus controversé des films de Kubrick continue de polariser.

 

Tiré d’un roman d’Anthony Burgess, A Clockwork Orange est campé dans un futur proche, dans une société vaguement totalitaire, vaguement communiste. On y suit le jeune Alex (Malcolm McDowell), le chef d’une bande de délinquants. Enhardis par le « Moloko Plus », un lait dopant, Alex et ses amis, ou « droogies », s’adonnent à « l’ultraviolence », multipliant les voies de faits aggravés et les viols.

Un poste bonbon

 

Arrêté après avoir tué une vieille dame, Alex accepte, pour éviter la prison, de se soumettre à un programme expérimental, la « technique Ludovico », censé annihiler ses pulsions sexuelles et homicides.

En définitive, Alex n’est purgé de rien, mais parvient désormais à mieux dissimuler ses bas instincts. Au passage, il accède à un poste bonbon au sein du gouvernement.

En 1971, Kubrick expliqua au Saturday Review que son film se voulait une satire sociale et une exploration des psychologies comportementale et du conditionnement en tant qu’armes potentiellement capables de transformer la population enrobots dénués de volonté : des « oranges mécaniques ».

Pour sa démonstration, le cinéaste mise sur des contrastes déstabilisants. On songe par exemple à cette séquence notoire où Alex fait vivre l’enfer à un couple, battant l’homme et violant la femme, cela tout en chantant Singin’ in the Rain : sauvagerie à l’image contre bonhomie à la bande-son.

Tout au long du film, Kubrick oppose à la virulence du propos une facture aussi soignée que saisissante. En vertu de cette dynamique de forces contraires, fond et forme se rehaussent mutuellement. L’horreur paraît encore plus horrible, et la technique, encore plus virtuose.

Par ailleurs, Alex se confiant au public par l’entremise d’une narration, les cinéphiles deviennent à leur corps défendant partie prenante de l’action. Là encore, le dessein de Kubrick était d’ébranler. Ce que parvint assurément à accomplir le film : là-dessus au moins, tout le monde s’entendit alors, défenseurs autant que détracteurs.

Pornographe et génie

 

Pour ces derniers cependant, aucune prouesse ou trouvaille n’aurait su excuser la teneur du spectacle. Dans une critique qui fit jaser, Pauline Kael, du New Yorker, ne mâcha pas ses mots :

« Existe-t-il quelque chose de plus triste — et finalement de plus repoussant — qu’un pornographe à l’esprit propre ? Les nombreux viols et coups n’ont aucune férocité et aucune sensualité ; ils sont calculés avec frigidité et pédantisme, et parce qu’il n’y a pas de motivation émotionnelle, il se peut que le spectateur les ressente comme une indignité et souhaite partir. […] Le truc consistant à rendre les victimes moins humaines que leurs agresseurs, afin que vous ne ressentiez aucune sympathie pour elles, est, je pense, symptomatique d’une nouvelle attitude dans les films. »

Plus loin, elle asséna : « Le film a un style distinctif d’aliénation : des gros plans jubilatoires, un éclairage éclatant, tranchant, au troisième degré, et des voix anormalement élevées. C’est un style, d’accord — le film ne ressemble pas aux autres films, il ne sonne pas comme eux —, mais c’est un style lubrique et sinistre. »

Rarement du même avis qu’elle, Roger Ebert, du Chicago Sun-Times, se montra en cette occasion tout aussi lapidaire : « A Clockwork Orange de Stanley Kubrick est un gâchis idéologique, un fantasme paranoïaque de droite se faisant passer pour une mise en garde orwellienne. Le film prétend s’opposer à l’État policier et au contrôle mental forcé, mais tout ce qu’il fait en réalité, c’est célébrer la méchanceté de son héros, Alex. »

Existe-t-il quelque chose de plus triste — et finalement de plus repoussant — qu’un pornographe à l’esprit propre ? Les nombreux viols et coups n’ont aucune férocité et aucune sensualité ; ils sont calculés avec frigidité et pédantisme, et parce qu’il n’y a pas de motivation émotionnelle, il se peut que le spectateur les ressente comme une indignité et souhaite quitter.

À l’inverse, leur collègue Vincent Canby, du New York Times, n’hésita pas à crier au génie. Selon lui, Kubrick supplantait non seulement le roman, mais son propre film précédent, 2001. « C’est génial, un tour de force d’images, de musique, de mots et de sentiments extraordinaires, un accomplissement bien plus original pour les films commerciaux que le roman de Burgess ne l’est pour la littérature. […] A Clockwork Orange rend réelles et importantes des peurs qui sont simplement exploitées par d’autres films beaucoup moins importants. »

Dans certains pays, dont l’Irlande, le Brésil et l’Afrique du Sud, le film fut carrément banni. Aux États-Unis, A Clockwork Orange reçut la classification X, qui limitait son exploitation en salle, de telle sorte que Kubrick retira une trentaine de secondes d’images explicites. En Angleterre, après qu’une série d’attaques, de meurtres et de viols eût prétendument été inspirée par le film, le cinéaste demanda qu’on le retire de la circulation — le film ne redevint accessible là-bas qu’au décès de Kubrick.

C’est génial, un tour de force d’images, de musique, de mots et de sentiments extraordinaires, un accomplissement bien plus original pour les films commerciaux que
le roman de Burgess ne l’est pour la littérature […] A Clockwork Orange rend réelles et importantes des peurs qui sont simplement exploitées par d’autres films beaucoup moins importants.

Chef-d’œuvre et brûlot

La tempête passa, le temps également… De film culte exsudant une aura de fruit défendu, A Clockwork Orange fut élevé au rang de chef-d’œuvre. Admiratrice avouée et elle-même réalisatrice d’une autre adaptation controversée, American Psycho, Mary Harron notait en 2000 dans le documentaire Still Tickin’: The Return of A Clockwork Orange :

« Ce qui me frappe avec ce film, c’est qu’il est si radical. Ce film est vraiment dérangeant, vraiment extrême, et j’ai du mal à croire qu’un grand studio l’a produit. Je suppose qu’à l’époque, durant les années 1970, les choses étaient différentes… Ce qui me rappelle que les années 1970étaient une période plus libérale. »

Si elles sont plus nuancées qu’hier, les disparités d’opinions demeurent néanmoins. Dans un essai publié en 2019 par The Ringer, Adam Nayman, critique et auteur de l’ouvrage Paul Thomas Anderson: Masterworks, revisitait A Clockwork Orange à l’heure de la culture dite de l’annulation. S’il n’était pas d’avis qu’il faille la mettre à l’index, il se montrait toutefois très critique envers l’œuvre.

« Ce qui est troublant dans le film de Kubrick, c’est que pour toutes les grandes idées abstraites dont il traite, celle du blâme n’est pas vraiment du lot ; au lieu de cela, il considère notre capacité pour la cruauté et le carnage comme innée et immuable. […] Kubrick aimait ce genre de grandes idées archétypales, parfois à l’excès, et une bonne partie de A Clockwork Orange représente les aspects les moins attrayants de Kubrick : la lourdeur de son ironie, le lugubre de son humour, la manière dont il transforme littéralement les femmes en objets (la statuaire en porcelaine du Korova Milkbar), et le formalisme étouffant de son style. »

Dans son retour sur le film paru en 2021, Scott Tobias, du Guardian, argue à l’inverse : « Tout au long de sa carrière, Stanley Kubrick ne s’est jamais beaucoup soucié de se faire aimer du public, c’est donc un exploit qu’A Clockwork Orange […] soit le film le plus repoussant de sa carrière. Cela ne veut pas dire que ce n’est pas un film audacieux et souvent brillant, mais en le regardant, on pourra avoir l’impression de se disputer pendant 136 minutes — avec Kubrick, avec soi-même, et avec une société qui lutte de manière imparfaite (et souvent injuste et tragique) avec les questions de l’ordre public et des droits individuels. Il y a ici quelque chose pour exaspérer les gens aux deux extrémités du spectre politique. »

Et c’est justement dans cette capacité à outrer tous azimuts que Tobias perçoit le caractère indispensable du film. « Or, nous ne devrions ni fuir les arguments difficiles ni nous cacher de l’art qui nous confronte aussi sérieusement que Kubrick l’a toujours fait, et tandis qu’A Clockwork Orange s’est installé dans le firmament de la culture populaire […], le film semble toujours dangereux et vital cinquante ans plus tard. »

A Clockwork Orange est offert en V.O. sur Crave, ainsi que proposé à la location ou à la vente sur les plateformes iTunes, Microsoft et YouTube. en V.O. et en V.F.
 

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