Rêves et cauchemars américains

Alana Haim et Cooper Hoffman dans une scène du film «Licorice Pizza»
Photo: Metro Goldwyn Mayer Pictures Alana Haim et Cooper Hoffman dans une scène du film «Licorice Pizza»

L’aspect granuleux et délavé des images de Licorice Pizza provient d’un choix esthétique que certains jugeront sorti d’un temps préhistorique : la pellicule 35 mm. C’est ainsi que fut tournée cette impressionnante mosaïque de souvenirs personnels, mais surtout d’anecdotes (authentiques) du Hollywood des années 1970, d’événements historiques, et d’une pléthore de clins d’œil à un temps ignorant tout du politiquement correct et de la cancel culture.

Et si Paul Thomas Anderson (Boogie Nights, There Will Be Blood, Phantom Thread) en avait eu les moyens, lui qui partage la direction de la photographie avec Michael Bauman, un fidèle collaborateur, son film aurait été projeté dans le même format, et en programme double !

Une fibre entrepreneuriale

 

Cela était chose courante à cette époque, par exemple à San Fernando Valley, quartier de Los Angeles à la fois proche et loin du gotha du cinéma, même si certains ont eu la chance d’y accéder. Gary Valentine (Cooper Hoffman) fait partie du nombre, enfant acteur devenu adolescent boutonneux et dont le charme juvénile n’attire plus ceux et celles qui sanctionnent une carrière en un simple claquement de doigts.

Le garçon possède toutefois une fibre entrepreneuriale masquant ses insécurités, capable de courtiser une fille plus vieille que lui, et surtout beaucoup plus sûre d’elle. Loin de craquer sous son charme, Alana (Alana Haim) juge cette cour effrénée comme un jeu, s’amusant des courbettes de Gary, attitude arrogante cachant aussi ses propres doutes, entre autres sur ce qu’elle veut faire de sa vie.

On pourrait croire que Paul Thomas Anderson, cet enfant des années 1970, des clubs vidéo, partisan d’un cinéma marqué à la fois par la nostalgie et une furieuse envie d’en égratigner la façade, allait nous servir un simple récit d’apprentissage sur fond de moquettes brunes et de vêtements en polyester.

Les fausses pistes narratives

 

Ils abondent, jusqu’à l’aveuglement, mais le titre du film nous indique la mesure des fausses pistes narratives qu’il entend emprunter. Licorice Pizza, comme son nom l’indique à peine, était à l’époque une chaîne de disquaires… n’apparaissant ni de près ni de loin dans cette mosaïque de figures plus grandes que nature, qu’il s’agisse de Jack Holden (Sean Penn), de Lucille Ball (Christine Ebersole) ou du producteur Jon Peters (Bradley Cooper).

Ce ne sont que quelques-unes des apparitions foudroyantes de ce parcours erratique, complexe, effréné de ce jeune couple qui n’en forme jamais un, galvanisé par une tension sexuelle peinant à s’exprimer (en s’engueulant vertement) ou alors de la façon la plus maladroite possible (en se dénudant par pure provocation).

Film choral, course à obstacles, fantaisie pétaradante, Licorice Pizza ne ressemble à rien, ou plutôt à ce que Paul Thomas Anderson réussit si bien depuis Boogie Nights, porté par son amour-haine d’une époque qu’il a connue enfant. Ce qui ressemble pour certains à un brouillon désordonné est pour lui un imposant labyrinthe, l’image d’une jeunesse rarement désœuvrée, mais souvent empêtrée dans les affres du monde des affaires (de la vente de lits d’eau aux machines à boules), la rapacité du milieu de la télévision et du cinéma (le temps d’une seule scène, Harriet Sansom Harris dévore l’écran en agente d’artistes sans scrupule), ou les pressions familiales lorsque la religion devient pomme de discorde.

Ce n’est pas par méconnaissance des codes que Paul Thomas Anderson les dynamite ainsi, ses tentatives remontant à Punch-Drunk Love, qui avait désarçonné son premier noyau d’admirateurs. Si la suite a donné lieu à d’autres audaces, par exemple l’élégance irréprochable de Phantom Thread après le désordre sanglant de Inherent Vice, celles de Licorice Pizza épousent à la fois les tumultes de l’adolescence et ceux d’une décennie marquée par de profondes insécurités économiques. Rarement la crise du pétrole fut illustrée de façon aussi dantesque, offrant à Bradley Cooper une performance aux allures shakespeariennes… dans une station-service.

Un naturel désarmant

 

Si les stars se bousculent devant sa caméra avec empressement, quitte à ce que vous les manquiez tant certaines passent vite, elles ne font jamais ombrage au tandem formé par Alana Haim et Cooper Hoffman, le fils du regretté Philip Seymour Hoffman.

D’un naturel désarmant, ils illuminent ce conte cruel et débridé sur un temps qui nous semble aujourd’hui lointain. Et dont l’écho résonne très fort dans cette brillante fable californienne.

Rêver grand (V.F. de Licorice Pizza)

★★★★

Comédie sentimentale de Paul Thomas Anderson. Avec Alana Haim, Cooper Hoffman, Sean Penn, Bradley Cooper. États-Unis, 2021, 133 minutes. Au Québec, le film prendra l’affiche à la réouverture des salles et paraîtra en VSD à une date ultérieure.

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