«The Tragedy of Macbeth»: de beaux restes

Kathryn Hunter dans le film  The Tragedy  of Macbeth
Apple TV+ Kathryn Hunter dans le film The Tragedy of Macbeth

C’est une histoire « pleine de bruit et de fureur ». Un récit d’ambition démesurée, de calcul perfide et de trahison, de folie et de sang également. C’est une œuvre d’une noirceur telle que les gens de théâtre, par superstition, craignent de l’appeler par son nom, préférant la « pièce écossaise » en guise de désignation. Il s’agit, on l’aura compris, de Macbeth, de Shakespeare.

Adaptée maintes fois au cinéma, la voici qui renaît avec Denzel Washington et Frances McDormand en couple maudit par sa propre faute.

Écrit et réalisé en solo par Joel Coen après que son frère et collaborateur de toujours, Ethan Coen, eut signifié son désir de s’éloigner du cinéma, The Tragedy of Macbeth (V.O.) renoue avec la direction photo noir et blanc de The Man Who Wasn’t There (L’homme qui n’était pas là, 2001), superbe hommage au film noir des années 1940-1950, genre qu’affectionne tout spécialement le duo qui débuta dans le métier avec le néo-noir Blood Simple (1984).

Or, c’est davantage du côté des films d’horreur des années 1930 à la Dracula (Tod Browning, 1931) et Frankenstein (James Whale, 1931) que regarde The Tragedy of Macbeth.

Avec son artificialité mâtinée d'expressionnisme et ses scènes extérieures conçues pour avoir l’air tournées en studio, le film convoque souvent le souvenir de ces précurseurs hollywoodiens en matière d’épouvante et de gothique (Coen y va d’un clin d’œil à Rebecca, d’Hitchcock, le temps d’un plan large où la coiffure de Frances McDormand, identique à celle de Judith Anderson, parfait l’illusion).

Immenses interprètes

En l’occurrence, Coen embrasse les accents surnaturels de la pièce, traitant certains d’entre eux avec une littéralité inspirée. Par exemple, les trois sorcières qui prophétisent à Macbeth qu’il deviendra roi sont ici incarnées par une seule actrice : Kathryn Hunter (Arabella Figg dans le cinquième opus de la saga Harry Potter).

Lorsque le protagoniste la rencontre, elle se tient devant une flaque d’eau où son reflet est dédoublé, pour trois silhouettes en tout. Puis, voici que les deux formes disparaissent de la surface miroitante et se matérialisent aux côtés de leur sœur…

De telles images, belles, terribles, se succèdent, chacune plus envoûtante que la précédente. Empreinte d’un modernisme discret par l’entremise des costumes, la reconstitution du Moyen Âge renforce la dimension factice du film tout en lui conférant grâce et intemporalité.

Une intemporalité, pour le compte, que réaffirme la présence de Washington et McDormand, immenses en lord et lady Macbeth.

Tous deux dans la soixantaine, ils succèdent à des interprètes beaucoup plus jeunes dans les adaptations antérieures : Orson Welles et Jeanette Nolan en 1948, Jon Finch et Francesca Annis en 1971, Michael Fassbender et Marion Cotillard en 2010… Le film y gagne en originalité autant qu’en profondeur.

En effet, un sentiment d’amertume d’une violence que seul le poids des années peut avoir nourri étreint les époux sanguinaires au moment d’ourdir leur plan pour usurper le trône. Leurs machinations revêtent un caractère désespéré inédit.

Dépouillement et grandeur

Ne cherchant pas à refaire ce qui a déjà été fait par d’autres cinéastes (Welles, Polanski, Kurosawa, notamment), Coen opte pour un dépouillement narratif et formel qui n’en débouche pas moins sur une vision grandiose.

Au sujet du récit d’abord, le scénariste et réalisateur n’a conservé que l’ossature et les nerfs de l’intrigue originelle tout en respectant le texte proprement dit. Il en résulte, malgré la stylisation inhérente au verbe shakespearien, une immédiateté saisissante, laquelle se voit amplifiée par d’occasionnels regards à la caméra.

Quant à la forme, elle maintient l’action dans une espèce de non-lieu épuré cerné d’ombres tantôt opaques, tantôt diffuses.

On reconnaît les différentes pièces d’un château (superbe conception artistique de Stefan Dechant), mais réduites à leur plus simple expression, soit des lignes pures que rehausse cette sublime direction photo noir et blanc de Bruno Delbonnel (Faust), évoquée d’entrée de jeu. Hauts contrastes visuels, donc, pour cette « histoire pleine de bruit et de fureur », pour citer à nouveau Macbeth.

Quoique c’est sans doute la réplique complète que Joel Coen avait en tête en concevant son adaptation, à savoir : « La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Son film n’est au fond que cela : une série d’ombres changeantes où se meuvent en vain, jusqu’au tragique, des personnages en quête de sens. Et c’est magnifique.

 

The Tragedy of Macbeth (V.O.)

★★★★★

Drame de Joel Coen. Avec Denzel Washington, Frances McDormand, Corey Hawkins, Brendan Gleeson, Kathryn Hunter. États-Unis, 2021, 105 minutes. En première mondiale sur Apple TV+ le 14 janvier 2022.

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