«Flee»: reconstruire son identité un souvenir à la fois

Une scène du film d’animation Flee, de Jonas Poher Rasmussen
Final Cut For Real Entract Films Une scène du film d’animation Flee, de Jonas Poher Rasmussen

Certains événements sont trop douloureux pour être revisités sur-le-champ par qui les a vécus. Il n’empêche, leur souvenir reste, même enfoui, même tu. C’est pour se libérer d’un tel fardeau que le protagoniste du documentaire d’animation Flee a accepté de se confier au réalisateur Jonas Poher Rasmussen, un ami de longue date qui ignore tout de son passé douloureux. Le résultat ? Une œuvre aussi poignante que lumineuse.

L’homme en question, qui souhaite préserver son anonymat pour des raisons que l’on comprendra ultérieurement, est surnommé Amin dans le film. Installé au Danemark où il s’apprête à épouser son conjoint, Amin a fui jadis l’Afghanistan avec sa mère, ses frères et ses sœurs après que leur père eut été enlevé par les moudjahidines.

S’ensuivit un exil en Russie, puis en Europe, entre autres étapes d’un chemin jalonné d’épreuves terribles sur lesquelles Amin s’ouvre un peu plus chaque jour à Rasmussen.

On revient ainsi constamment à Amin, assis sur un canapé face à la caméra, mais en animation. Rasmussen pose des questions précises, mais qui laissent suffisamment de latitude à l’interviewé afin qu’il ne se sente pas coincé ou traqué.

Le parti pris artistique de l’animation fonctionne quant à lui admirablement bien, puisqu’il permet de « montrer » Amin, ce qui favorise l’empathie, tout en respectant son désir d’anonymat (ressemble-t-il vraiment à l’image présentée ?). On plonge en lui, avec lui…

Éprouvant, le parcours d’Amin se vit davantage complexifié à l’adolescence par la prise de conscience, au sein d’un milieu traditionaliste, de son homosexualité. À cet égard, sa première visite dans un bar gai donne lieu à un moment extrêmement émouvant, entre autres grâce à ce qui survient juste en amont de cet épisode charnière (qui verra comprendra).

Fluidité admirable

 

De nombreuses séquences frappent l’imaginaire, notamment celle où, en pleine traversée clandestine sur un petit bateau surpeuplé, Amin et ses compagnons d’infortune croisent un paquebot de croisière à bord duquel, en surplomb, des vacanciers insouciants les observent. Contraste de préoccupations, de perspectives d’avenir, de vies…

S’il est quelques passages en prises de vues réelles, l’essentiel de Flee est en animation. Une animation d’allure, initialement, simple, mais qui révèle des nuances techniques et chromatiques significatives selon la teneur de ce qui est évoqué par le protagoniste. Plus important : le trait se révèle d’une fluidité admirable, en phase avec le flot de réminiscences d’Amin. Amin qui reconstruit son identité au fur et à mesure qu’il dissipe les ombres du passé en les affrontant finalement.

Courageux, l’exercice est également très généreux, en cela qu’Amin le fait en direct. Là encore, la décision de recourir à l’animation s’avère judicieuse, car nul doute que la promesse de cet écrin stylisé aura aidé le principal intéressé à se livrer en toute confiance. Œuvre unique, Flee est la célébration d’un parcours aussi singulier qu’inspirant.

Flee (V.O. s.-t.a.)

★★★★

Documentaire de Jonas Poher Rasmussen. Danemark–Norvège–France–Grande-Bretagne–États-Unis, 2021, 90 minutes. En salle.

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