L'ultime décès de Janet Leigh

Étrange destin que celui d'être poignardée pour la postérité dans une douche de motel glauque, à l'ombre d'une maison hantée au cours d'une nuit d'orage. La mort de Janet Leigh à l'écran en 1960, sous les coups d'Anthony Perkins dans le Psycho d'Hitchcock, avec sang et eau se mêlant comme rivières, rend presque irréelle sa fin paisible de dimanche dernier.

L'actrice californienne s'est pourtant bel et bien éteinte auprès des siens dans sa résidence de Beverly Hills à 77 ans bien sonnés, des suites d'une maladie vasculaire. Les mythes ont la mort plus vivace que la réalité.

Sur la soixantaine de films qui figurent à sa feuille de route, la plupart l'auront vue briller en pleine jeunesse de ses traits angéliques, dont en 1958 à travers le diamant noir du polar A Touch of Evil (La Soif du mal) d'Orson Welles, en femme séquestrée et droguée aux côtés du massif et génial cinéaste-acteur.

Mariée de 1951 à 1962 à l'acteur Tony Curtis avec qui elle formait le parfait petit couple hollywoodien cité en exemple, elle aura eu avec lui deux filles, à leur tour actrices: Kelly Curtis et Jamie Lee Curtis, l'inoubliable interprète de A Fish Called Wanda. Aux côtés de cette dernière, on l'a vue jouer en 1980 dans The Fog de John Carpenter.

Janet Leigh aura donné la réplique de nombreux acteurs, notamment à Robert Mitchum dans The Holiday Affair de Don Hartman, à James Stewart dans The Naked Spur d'Anthony Mann, à John Wayne dans Jet Pilot de Joseph Von Sternberg, à Frank Sinatra dans The Manchurian Candidate de John Frankenheimer (qui a fait l'objet d'un remake cette année), à Paul Newman dans Harper de Jack Smight.

Cela dit, son incarnation d'une secrétaire en cavale trucidée sous la douche dans Psycho devait éclipser toutes les autres. Ce sera aussi son chant du cygne et son dernier grand rôle.

De fait, l'actrice californienne demeura prisonnière toute sa vie de cette scène clé d'un film mythique. Prisonnière et traumatisée; au point de troquer à jamais la douche pour le bain dans ses ablutions privées.

En visite à Montréal en 2000 pour l'inauguration de l'exposition Hitchcock et l'art: Coïncidences fatales au Musée des beaux-arts, elle nous confiait à quel point cette séquence de la douche fut longue et éprouvante: 7 jours, 70 positions de caméra pour 45 secondes d'images à imprimer dans l'inconscient de spectateur comme symbole de terreur suprême.

Et pourtant... le couteau ne toucha jamais la jeune dame. On ne la voyait pas nue non plus (elle portait une combinaison de couleur chair). Seuls le nombre de plans et la vitesse des mouvements, en semant la confusion dans les esprits, donnaient au spectateur l'impression qu'il avait été témoin de tout ça. La morale de l'époque, qui interdisait nudité et pénétration au couteau, était sauve, mais le maître de l'illusion Alfred Hitchcock l'avait déjouée à sa manière.

Janet Leigh, qui n'apparaissait que 45 minutes à l'écran avant d'être assassinée, récolta quand même avec ce rôle le Globe d'Or et une nomination aux Oscars. Mais ce n'est pas tout.

Durant plusieurs années, quand Psycho repassait à la télévision, elle reçut des lettres de cinglés, dont certains la menaçaient de la même mort que son personnage. «J'étais en contact avec la FBI à qui je confiais toutes ces lettres», nous révélait-elle. La pire frousse de sa vie survint quand un homme se glissa dans un studio de tournage en la menaçant d'un couteau. Il voulait qu'elle signe un autographe sur son arme. Janet Leigh en fut quitte pour de nouveaux frissons.

Alors qu'elle fut d'abord confinée aux rôles d'oie blanche, sa beauté fragile deviendra en fin de course une icône à profaner.

Elle fut une jeune fille précoce. Née Jeannette Helen Morrison à Merced en Californie en 1927, elle entra à l'université à 15 ans, se maria une première fois à 16 ans (union bientôt annulée), puis une seconde fois à 18 ans, sans compter les autres. La star hollywoodienne Norma Shearer l'avait découverte par hasard, en voyant sa photo dans la station de ski où son père travaillait. La MGM signa un contrat à long terme avec la jeune femme au physique d'ingénue, sans qu'elle ait jamais joué auparavant.

Janet Leigh fit ses débuts en 1947 dans le western The Romance of Rosy Ridge de Roy Rowland, se retrouva dans la distribution des Quatre filles du docteur March en 1949, devint une belle demoiselle noble dans Scaramouche de George Sidney. Mais c'est en 1952 dans The Naked Spur (L'Appât) d'Anthony Mann qu'elle cessera d'être une simple ingénue pour devenir la victime d'un prédateur sexuel, incarné par James Stewart. Huit ans plus tard, elle allait être poignardée à jamais, puis un peu laissée pour compte par la capricieuse déesse Hollywood.