«Nightmare Alley»: cauchemar d’hier, vision du présent

Dans la nouvelle mouture du film «Nightmare Alley», Guillermo Del Toro s’est permis certaines libertés dans l’exploration et dans l’adaptation des personnages féminins. Sur la photo, Stan (Bradley Cooper) discute avec son amante et assistante, Molly (Rooney Mara).
Photo: Kerry Hayes/20th Century Studios Dans la nouvelle mouture du film «Nightmare Alley», Guillermo Del Toro s’est permis certaines libertés dans l’exploration et dans l’adaptation des personnages féminins. Sur la photo, Stan (Bradley Cooper) discute avec son amante et assistante, Molly (Rooney Mara).

Il y eut d’abord un roman noir sinueux imaginé par William Lindsay Gresham, en 1946, puis un film l’année suivante, un flop en son temps élevé depuis au rang de classique du genre. On parle ici de Nightmare Alley (Ruelle de cauchemar), qui se voit adapté de nouveau, cette fois par Guillermo Del Toro. Pour l’occasion, le cinéaste mexicain a refait équipe avec le producteur torontois J. Miles Dale, avec qui il a partagé l’Oscar du meilleur film pour The Shape of Water (La forme de l’eau). Collaborateur de longue date, le second est revenu en entrevue sur la production de ce film d’une sinistre splendeur.

On y suit Stan (Bradley Cooper, qu’on risque de revoir aux Oscar), un vagabond qui, au milieu des années 1940, est embauché dans une fête foraine, gravit les échelons et devient un faux médium réputé, avant d’être perdu par son ambition dévorante et son orgueil sans borne.

« Guillermo désirait adapter le roman de Gresham depuis son tout premier film, Cronos [1993], explique Miles Dale. Après le tournage, Ron Perlman et lui voulaient retravailler ensemble. Ils ont évoqué leur amour commun pour Elmer Gantry [sur un évangéliste charlatan], et c’est Ron qui a suggéré le roman Nightmare Alley, qui présente des similitudes… »

Guillermo adora le roman de Gresham. Hélas, il reçut une fin de non-recevoir de la part du studio Fox, qui détenait toujours les droits d’adaptation. « Il y avait aussi des modalités contractuelles par rapport à Tyrone Power, vedette de la première adaptation. Une autre adaptation ne pouvait être faite pour une certaine période… Guillermo a donc dû renoncer. »

Sublime tiercé féminin

 

Près de trente ans plus tard, alors que Guillermo Del Toro et la journaliste et scénariste Kim Morgan discutaient de scénarios potentiels à développer, le roman de Gresham revint sur le tapis. « Ils ont écrit le scénario sans savoir si Fox donnerait son accord ! »

Or, le contexte n’était plus le même. Guillermo Del Toro et J. Miles Dale avaient désormais une excellente relation professionnelle avec Fox et sa division Fox Searchlight, qui venaient de caracoler aux Oscar grâce à eux et à The Shape of Water. D’emblée, le cinéaste savait qu’il ne voulait pas s’atteler à un remake du film de 1947, mais à une adaptation bien à lui du roman.

« La fin du premier film était plus douce, et plusieurs éléments de l’intrigue y sont édulcorés… Le producteur, Darryl F. Zanuck, ne voulait pas faire le film, qui était un projet cher à Tyrone Power, sa plus grosse vedette. Zanuck a pratiquement enterré le film lors de la sortie. Et bref, nous avons voulu retourner au bouquin — Gresham était un gars compliqué, et il y avait plusieurs avenues sombres dans le roman que Guillermo voulait explorer. »

Il faut comprendre que le personnage principal, Stan, un pur antihéros, est tout sauf attachant. Ce n’en est pas moins un rôle en or. Cette deuxième mouture respecte non seulement la nature du protagoniste, un arriviste et un manipulateur sans scrupule, mais surtout, elle préserve le cynisme absolu du roman.

Del Toro s’est toutefois accordé de belles libertés, notamment dans l’exploration des personnages féminins, un tiercé sublime composé de Toni Collette, Rooney Mara et Cate Blanchett. « Ce sont trois figures distinctes et fortes, et ici, la pseudofemme fatale n’est pas punie pour sa sexualité à la fin. Chacune de ces femmes, à sa façon, tente de mettre Stan en garde contre le destin funeste qui l’attend s’il s’entête. »

La tireuse de cartes Zeena (Collette) lui lance un avertissement par l’entremise de son jeu de tarot, l’amante et assistante Molly (Mara) lui enjoint de ne pas transformer un innocent spectacle en arnaque, et la psychologue Lilith Ritter (Blanchett) lui dit carrément qu’il se mesure à plus forte partie que lui. Évidemment, Stan ne peut — et ne veut — admettre une telle chose.

Vérité et mensonge

 

Le personnage de la Dre Ritter est pour le compte celui qui a le plus évolué. Sans trop en dévoiler, on précisera que son plan ne vise plus du tout à faire, au final, un riche mariage. Loin de là. Elle demeure une femme fatale, mais Del Toro n’essaie jamais de dissimuler ce fait ou de laisser planer quelque ambiguïté sur la dimension manipulatrice du personnage.

Cette transparence exacerbe la pitoyable arrogance du protagoniste, ce dernier aveuglé par la supériorité qu’il est convaincu de posséder. « L’idée était d’utiliser le roman comme un guide, mais de rendre le film pertinent aux yeux d’un public moderne. Plusieurs thèmes du roman s’y prêtaient. Je pense par exemple à toute la notion de vérité et de mensonge, et aux tragédies qui peuvent survenir lorsqu’on commence à croire à ses propres mensonges… »

Ou quand le mensonge devient contrevérité, qui devient en retour opinion, laquelle devient fait alternatif… « Nous avons voulu faire en sorte que le film traite en filigrane de ce qui se passe maintenant, tout en rendant hommage au film noir. »

À cet égard, J. Miles Dale révèle que Guillermo Del Toro a préparé une version noir et blanc, proche des films noirs d’antan, et qui devrait paraître en janvier 2022 — la direction photo fut élaborée en conséquence en amont du tournage.

Quant à l’abondant et fascinant sous-texte, que l’on se rassure : celui-ci n’est jamais enfoncé dans la gorge des cinéphiles par l’entremise de dialogues explicatifs ou d’une musique appuyée. Contrairement à la moyenne des films hollywoodiens, Nightmare Alley s’en remet à l’intelligence du public.

« Initialement, nous avions une copie de travail de plus de trois heures qui contenait pas mal de dialogues explicatifs, qui ont leur utilité pendant le tournage, mais qui, une fois le film terminé, s’avèrent superflus. Nous avons décidé de couper tout ça de manière à permettre aux gens de tirer leurs propres conclusions… »

Stoppé pendant six mois à cause de la pandémie, le tournage de Nightmare Alley s’est terminé en décembre 2020. Malgré cela, et en dépit des autres obstacles inhérents à la production d’un film, la vision de Guillermo Del Toro demeura limpide.

« Pour Guillermo, l’écriture est davantage une étape exploratoire. Lors du tournage, il sait en revanche précisément ce qu’il veut. Ce qu’il demande aux départements est très précis, que ce soit pour le design ou les couleurs. »

Célèbre pour ses carnets regorgeant de dessins élaborés, le réalisateur du Labyrinthe de Pan n’a pas fait d’exception avec Nightmare Alley. À la différence notable que cette fois, il n’a conçu aucune créature fantastique. Ce qui ne signifie pas que le film est exempt de monstres.

« C’est vrai. Ici, Guillermo explore plutôt la part monstrueuse qui réside dans l’être humain. »

C’est là un thème récurrent dans l’œuvre du cinéaste. Il en résulte un cauchemar cinématographique dans lequel, contrairement aux vrais, on prend un malin plaisir à plonger.

Toronto mon amour

Nightmare Alley fut tourné, pour l’essentiel, à Toronto, comme beaucoup d’autres films réalisés ou produits par Guillermo Del Toro, qui entretient un lien d’affection particulier avec la métropole canadienne, où réside son complice, J. Miles Dale. Au départ cependant, rien n’indiquait qu’il en serait ainsi. « Guillermo a tourné ici Mimic [1997], son premier film pour un studio hollywoodien, Miramax, avec Bob et Harvey Weinstein, et ç’a été un tournage difficile. Mais il a rencontré plein de collaborateurs précieux, comme le directeur photo Dan Laustsen, avec qui il a retravaillé sur Crimson Peak et The Shape of Water. Tamara Deverell, notre conceptrice visuelle sur Nightmare Alley, était directrice artistique sur Mimic… »

 

Le film Nightmare Alley prend l’affiche le 17 décembre.



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