«Scanners», ou l’identité artistique en mutation

Stephen Lack lors de la finale de Scanners
Filmplan International Stephen Lack lors de la finale de Scanners

Durant le premier acte du film Scanners (V.F.), un conférencier est pris de spasmes avant que satête explose. La scène, gore à souhait, choqua en 1981, mais entra aussitôt dans les annales du cinéma. Scanners ne se résume toutefois pas à ce morceau de bravoure sanguinolent. Quarante ans après sa sortie, force est de constater à quel point ce film fut charnière, transitoire dans le développement de l’identité artistique de son réalisateur, David Cronenberg, qui fait ces jours-ci l’objet d’un vaste cycle à la Cinémathèque québécoise.

Les « scanners », pour mémoire, sont de puissants télépathes capables de contrôler les actions d’autrui en envahissant leurs pensées : une invasion mentale pouvant culminer par le genre de démonstration évoquée en introduction.

L’intrigue s’intéresse à Cameron Vale (Stephen Lack), un scanner singulièrement doué chargé par le docteur Paul Ruth (Patrick McGoohan) d’infiltrer un groupe de scanners dirigé par Kim Obrist (Jennifer O’Neill). Cela, avant que ces derniers ne soient éliminés par un autre scanner : le vil Darryl Revok (Michael Ironside). Coup de théâtre (et avis de divulgâcheur), Cameron et Darryl sont en réalité des frères ET les fils du docteur Ruth, dont les expérimentations in utero, un écho au scandale de la Thalidomide, donnèrent jadis naissance aux scanners.

Tourné à Montréal et à Toronto, Scanners était, jusque-là, le film le plus ambitieux de David Cronenberg. Après le succès de ses films d’horreur Shivers (Les frissons de l’angoisse, 1975), où les habitants d’un immeuble de L’Île-des-Sœurs sont contaminés par un parasite libidineux, Rabid (Rage, 1977), où une femme ayant reçu un greffon expérimental aux allures de dard phallique provoque une pandémie, et The Brood (La clinique de la terreur, 1979), où un père divorcé fait face à de petits mutants homicides nés de la colère de son ex, le cinéaste effectua un virage vers la science-fiction avec Scanners.

Ce faisant, Cronenberg bonifia son exploration de l’horreur corporelle (« body horror », sous-genre qu’il a tout compte fait inventé) de considérations plus ouvertement cérébrales, esquissées dans ses œuvres de jeunesse Stereo et Crimes of the Future, et qui devinrent par la suite une part intrinsèque de sa démarche.

Quête identitaire inconsciente

Scanners est surtout son premier film dans lequel le thème de l’identité est aussi central. En effet, Cameron est au commencement un sans-abri amnésique. Il ignore tout de ses dons ou de son passé. Son identité prend forme en cours de récit, à mesure qu’il en apprend davantage sur lui-même.

Anecdote fascinante : le film fut financé à l’époque des « films de l’ère des abris fiscaux » (1975-1982), où l’argent alloué à la production devait être dépensé avant une certaine date. Or, Scanners entra en production avant même que Cronenberg eût terminé le scénario, qu’il écrivit en bonne partie pendant le tournage :

« Je n’avais écrit qu’une première ébauche, ce qui m’a pris trois semaines. Ça signifiait que beaucoup de choses n’étaient pas prêtes », confiait-il en 1981 au magazine Fangoria.

À terme, c’est comme si, forcé de créer dans l’urgence, sans le luxe de la réflexion, Cronenberg avait canalisé des préoccupations inconscientes. Cameron Vale lancé à son insu sur la piste de sa propre identité, c’est un peu David Cronenberg en train de découvrir la sienne — artistique — à tâtons également.

Quoi qu’il en soit, le thème de l’identité devint récurrent dans l’œuvre du cinéaste. Dans un entretien de 2009 accompagnant l’édition DVD de M. Butterfly (1994), Cronenberg affirmait d’ailleurs : « Tous mes films traitent entre autres choses de l’identité. »

Une forme fusionnée

Saisissante, la finale de Scannersmontre la confrontation entre Cameron et Darryl, entre leurs deux volontés, leurs deux identités. Dans un essai rédigé pour la collection Criterion, le critique et historien du cinéma Kim Newman résume : « La finale de Scanners peut être considérée comme un miroir optimiste de celle, pessimiste, de Dead Ringers, permettant la survie mutuelle des frères doppelgänger sous une forme fusionnée, plutôt que de se terminer par leur mort commune. »

On pourrait ajouter que, métaphoriquement, David Cronenberg lui-même parvenait ainsi à concilier « sous une forme fusionnée » les deux éléments pourtant antithétiques qui animent son cinéma, soit l’horreur corporelle et la pulsion intellectuelle — un mariage qui caractérise toute la seconde période de sa filmographie.

Cette idée était en l’occurrence déjà énoncée en 1990 par le professeur William Beard dans L’horreur intérieure. Les films de David Cronenberg, un ouvrage dirigé par Piers Handling et Pierre Véronneau. « Il existe néanmoins des éléments importants qui permettent de percevoir une continuité dans l’évolution de Cronenberg. De Shivers à Scanners, on peut observer un recul devant l’aspect physique de la dualité humaine pour aller un peu plus vers l’aspect mental de celle-ci […] Par cette évolution, l’horreur devient beaucoup moins physique et beaucoup plus psychologique. »

Après avoir joué de cette tension entre l’horreur physique et l’horreur psychologique en accordant l’ascendant à l’un ou l’autre pôle selon le projet, Cronenberg arriva au terme de ladite seconde période avec eXistenz (1999), à maints égards une actualisation de Videodrome (1983) : après les affres de la télévision, place à celles de la réalité virtuelle.

Crise et sérénité

Fait intéressant, la troisième période continue d’être dominée par le thème de l’identité, mais sous l’angle désormais de la crise identitaire : les personnages de Viggo Mortensen dans A History of Violence (Une histoire de violence) et Eastern Promises (Lespromesses de l’ombre) en demeurent les meilleurs représentants. Dénuée d’horreur physique, cette période est résolument psychologique.

Paradoxalement, dans les films récents de l’auteur, on perçoit une sérénité créative absente de ses premiers films parfois brouillons, mais toujours foisonnants d’invention.

Ainsi l’identité artistique de Cronenberg, à l’instar des corps et/ou esprits de ses personnages, poursuit-elle ses mutations. Là encore, Scanners se sera révélé déterminant, voire a posteriori prophétique. On peut en tout cas le conclure à la lecture de ce passage du texte de William Beard : « Dans Scanners, la guerre féroce à laquelle se livrent les éléments de la dichotomie fondamentale cronenbergienne est presque entièrement apaisée et la nature humaine est représentée — à tout le moins de manière latente — comme une tonalité ordonnée qui peut contrôler ses feux intérieurs. »

Le film Scanners est présenté à la Cinémathèque le 10 décembre et est disponible à la location et à la vente sur iTunes.

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