«Seules les bêtes»… et nombreuses les invraisemblances

L’acteur Damien Bonnard dans une scène de «Seules les bêtes»
Photo: Métropole Films L’acteur Damien Bonnard dans une scène de «Seules les bêtes»

Pire que le film raté, il y a le film frustrant. Celui qui promet, parfois beaucoup, et qui peu à peu bifurque sur la mauvaise route et se perd ; ou dérape carrément dans un virage et rentre dans le mur. Le spectateur en sort hagard ou sonné. Pas pour les bonnes raisons.

C’est malheureusement le cas de Seules les bêtes, sixième long métrage de Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien, Lemming), qui adapte ici, avec son complice habituel Gilles Marchand, le roman éponyme de Colin Niel.

D’entrée de jeu, on est pourtant happé dans cette histoire qui s’ouvre en deux temps aussi étranges que contrastés. D’abord, un jeune homme à vélo roule dans les rues d’Abidjan, une chèvre sur les épaules. Puis, une voiture abandonnée au bord d’une route enneigée du causse Méjean, dans le Massif central, dont la conductrice est introuvable.

En grande partie porté par des images à la fois magnifiques et glaçantes de la vastitude de ces plateaux âpres cerclés de gorges, Seules les bêtes se déploie ensuite en cinq chapitres, chacun d’entre eux livrant une partie de l’histoire. Nous ne sommes donc pas dans une structure à la Rashomon qui nous mettrait en présence de différentes versions des mêmes événements, mais dans un film choral où chaque récit s’additionne à l’autre, le complète, le complexifie et le fait apparaître sous un autre éclairage. Au spectateur de travailler pour former le puzzle, et c’est particulièrement enlevant dans les deux premiers tiers du film.

Successivement au cœur des chapitres : une assistante sociale au grand cœur (Laure Calamy, dont l’insouciance habituelle se teinte de gravité) ; son amant, mais aussi homme instable dont elle est chargée du cas (Damien Bonnard, inquiétant d’hermétisme) ; son mari présent sans l’être, préoccupé par des soucis dont il tait tout (Denis Ménochet, revêche puis déchirant) ; une serveuse de restaurant passionnée et fragile (Nadia Tereszkiewicz, excellente en « double rôle ») ; et un jeune Abidjanais déterminé à se sortir de la pauvreté (Guy Roger « Bibisse » N’Drin, charismatique). Planant sur l’ensemble, omniprésente bien qu’absente, la disparue (Valeria Bruni Tedeschi, dans un registre tumultueux et grinçant).

On sait que leurs voies et leurs voix vont se rejoindre et se recouper. Et pour les deux tiers du long métrage, ça fonctionne. Jusqu’à ce que ça ne fonctionne plus. Du tout.

Quand un personnage déclare à un autre que « le hasard est plus fort que toi », on peut craindre qu’il s’adresse en fait au spectateur. C’est le cas. La structure impeccable et implacable mise en place se rabat alors sur ledit hasard, sur des coïncidences improbables, comme si ces quelques mots justifiaient tout.

Ce qui semblait jusqu’ici réaliste (sans rien divulgâcher, disons que les enjeux mis en scène sont extrêmement actuels) se fait alors cousu de fil blanc. Jusqu’à la finale, tirée par les cheveux au point de les arracher. À moins d’y voir l’humour de Dominik Moll, dont on sait qu’il est très noir pour l’avoir consommé dans ses œuvres précédentes. Dans ce cas, il est peut-être possible d’adhérer à Seules les bêtes. Autrement, gare à la frustration.

Seules les bêtes

★★ 1/2

Thriller de Dominik Moll. Avec Laure Calamy, Denis Ménochet, Damien Bonnard, Valeria Bruni Tedeschi. France–Allemagne. 2021, 117 minutes. En salle.

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