«Aline»: Valérie Lemercier au cinéma telle qu’à la scène

«Aline» est une coproduction avec le Québec. Une bonne partie du film a été tournée au Québec, avec des techniciens et des acteurs québécois, dont Sylvain Marcel (Guy-Claude), ici avec Valérie Lemercier.
Photo: Jean-Marie LEROY «Aline» est une coproduction avec le Québec. Une bonne partie du film a été tournée au Québec, avec des techniciens et des acteurs québécois, dont Sylvain Marcel (Guy-Claude), ici avec Valérie Lemercier.

Depuis 2018 et l’annonce de son tournage qu’on est intrigué, le mot est faible, par Aline, film librement inspiré parla vie de Céline Dion. A fortiori sachant que c’est l’actrice, humoriste et cinéaste française Valérie Lemercier qui, outre qu’elle l’a coécrit et réalisé, y incarne la diva québécoise. Ou, plutôt, une version de cette dernière, la licence artistique, ici, ne se résumant pas à un simple changement de prénom. Dévoilé à Cannes, Aline est bien des choses — un conte de fées moderne, une satire du showbiz, un hommage à la chanteuse surtout —, mais ce n’est pas une biographie traditionnelle. C’est là l’une de ses grandes qualités.

La nature inusitée de l’approche de Valérie Lemercier est manifeste dès la première apparition d’Aline Dieu. Tandis que ses treize frères et sœurs se produisent sur scène, leur cadette de plusieurs années les observe, entre timidité et fascination. Sauf que, sur ce corps de petite fille, c’est déjà le visage de Valérie Lemercier qui apparaît. D’emblée, on instaure une artificialité, un décalage. C’est assumé.

« Je crois qu’il faut faire ce qu’on sait faire », confie Valérie Lemercier, jointe en Suisse où elle promeut son film avant de venir en faire autant au Québec la semaine prochaine.

« Sur scène, je joue beaucoup des enfants et des adolescentes. Dès mon premier spectacle solo, je jouais une petite fille. J’ai toujours aimé ça. »

Pour elle, incarner Aline dès l’âge de 5 ans allait de soi (elle l’a même jouée bébé dans une scène coupée). Bizarrement, c’est l’interpréter à partir de 20-25 ans qui fut le plus dur pour Valérie Lemercier, qui précise n’avoir pour autant jamais envisagé une autre avenue.

« Ce sont des plaisirs de scène. Parce que, sur scène, je peux vraiment jouer de tout : des hommes, des vieilles, des enfants… Malheureusement, au cinéma, on me disait toujours que c’était impossible, que ça ne se faisait pas. Je pense à des acteurs comme Alec Guinness qui, dans Kind Hearts and Coronets, joue plein de personnages, ou à Eddie Murphy qui a fait ça souvent… Moi, ce n’était pas de jouer plusieurs personnages dans un même film qui m’intéressait, mais d’en jouer un à tous les âges. Ça m’amuse davantage. Ça implique une transformation du corps que je n’avais jusque-là pu faire dans aucun film. »

Ludique, mais sincère

Cette idée de plaisir est patente dans Aline, qui a un côté très ludique. Le film n’est en revanche jamais moqueur, au contraire. L’amour et le respect que Valérie Lemercier voue à Céline Dion sont évidents dans chaque scène, qu’importe la teneur humoristique ou dramatique de celle-ci.

« Je ne voulais surtout pas tomber dans la dérision. Parfois, sans le vouloir, on essayait de m’emmener sur ce terrain, mais j’ai très consciemment résisté. Je tenais à être complètement sincère, tout le temps, dans ma manière de la jouer, même quand c’est drôle. Par exemple lorsqu’elle ouvre à Guy-Claude [l’agent et futur mari, basé sur René Angélil], avec le ralenti et les cheveux au vent : il y a un effet comique, mais le regard d’Aline est réellement amoureux. Dans un moment comme celui-là, on peut rire, mais pas se moquer. J’ai voulu… laisser la caméra entrer dans ma tête, sans filtre, alors que d’habitude, par pudeur, je maintiens une distance. »

Sur ce plan, et sur tout ce qui concerne Aline en l’occurrence, Valérie Lemercier constate a posteriori qu’elle a été « casse-cou ».

« La joie, l’envie, l’amusement ont été plus forts que tout. Je n’ai pas eu peur, moi qui ai pourtant toujours peur de tout : peur de me planter, de ne pas y arriver… Je me souviens que, le premier jour de tournage de Palais royal !, le nombre de camions transportant le matériel m’avait terrifiée. »

Dans Palais royal !, justement, Valérie Lemercier tâtait déjà de la biographie, mais de manière plus diffuse, en s’inspirant cette fois de Lady Di.

« Dans Palais royal !, je ne suis pas allée jusqu’au bout, notamment dans la transformation physique. Je ne vois à présent que les défauts du film. Je pense qu’Aline est meilleur. Et il faut dire que Palais royal ! était très cynique, alors qu’Aline, pas du tout. »

La scène comme clé

Il va sans dire que Valérie Lemercier adore Céline Dion. Or, ce n’est que tardivement qu’elle la découvrit.

« En 1995, je jouais au Théâtre de Paris, et il y avait cette ouvreuse prénommée Zahia. C’était tout un personnage ; elle était très marrante. Elle est d’ailleurs devenue un des personnages que je fais sur scène. Mais bref, après le spectacle, on faisait des soirées, et Zahia s’amusait à chanter Ziggy avec mon prénom : “Valérie, elle s’appelle Valérie…” Je ne connaissais pas cette chanson. Et donc, j’ai connu Céline Dion par cette fille, indirectement. »

Paru cette année-là, D’eux devint pour elle un album de chevet, et lorsqu’elle assista finalement à un concert de la chanteuse, Valérie Lemercier fut soufflée à la fois par la « bête de scène » et par la ferveur du public.

« Je me suis intéressée à elle… J’ai été très touchée par les obsèques de René, par son départ, par les premiers pas de Céline sans lui, son retour sur scène… Et c’est là, probablement, que j’ai dû me mettre un peu à sa place. »

La scène : on y revient toujours. Normal, puisque c’est un élément fondamental du projet, en cela que la compréhension de la scène, de la performance scénique et de la pression qui vient avec elle, Valérie Lemercier connaît, elle aussi. En discutant avec elle, on en vient à soupçonner que ce fut sans doute là son point d’accès à la psyché d’Aline-Céline.

« C’est effrayant de monter sur scène ; les gens n’ont pas idée. Il y a cette scène dans le film, inspirée du concours Eurovision, où le type en coulisse dit tout ce qu’il ne faut pas à Aline. Avant de monter sur scène, on est tellement vulnérable… Un mot peut nous détruire, nous enlever toute confiance en nous. »

Un projet du cœur

Étrange proposition sur papier, Aline trouve tout son sens à l’image. Non, Valérie Lemercier n’essaie pas d’adopter un accent québécois caricatural, optant plutôt pour une parlure de l’entre-deux en phase avec le décalage ambiant. À l’inverse, la performance vocale de Victoria Sio, qui double l’actrice-réalisatrice pour les chansons, est bluffante. Aline est ce que l’on appelle en anglais un« passion project » : un projet du cœur mené à terme envers et contre tout.

« Personne ne croyait à ce truc-là — un peu en France. Et c’est vrai que ça peut paraître monstrueux à quelqu’un qui ne me connaît pas, c’est-à-dire qui n’est pas Français », concède Valérie Lemercier en riant.

« Mais, oui, il y avait au départ énormément de réticences, ce que je n’ai su qu’après. Par exemple, nos ex-distributeurs québécois avaient demandé à Édouard Weil, mon producteur, de refaire toutes les scènes d’enfance avec une vraie enfant. »

Cela reviendrait un peu à demander à Todd Haynes de tourner de nouveau son film I’m Not There, biographie anticonformiste s’il en est de Bob Dylan, en ne recourant qu’à un seul interprète plutôt qu’à une pléthore d’acteurs, dont une actrice, qui incarnent Bob Dylan. Cela fait partie du concept. Il n’empêche, ce clivage entre ce qui est proposé et ce qui est attendu en dit long sur l’omnipotence des formes narratives classiques.

À terme, Aline, c’est Céline et ce ne l’est pas, parce que c’est aussi Valérie Lemercier, au cinéma comme à la scène.

« Notre » Céline

En France, Aline vient de recevoir un accueil critique délirant. Libération, Le Figaro, Télérama et Positif ont tousaccordé quatre étoiles au film, tandis que les très branchés Inrocks y sont allés d’une note parfaite de cinq étoiles. La réaction du public là-bas va dans le même sens. Qu’en sera-t-il au Québec ?

Là encore, c’est le clivage entre « ce qui est proposé et ce qui est attendu » qui risque de faire foi de tout. Il y a par surcroît la dimension chauvine, voire affective, de l’affaire à considérer : tolérera-t-on qu’une artiste française vienne nous présenter sa vision bien à elle, et on insiste sur les mots « bien à elle », de « notre » Céline ? L’avenir le dira.

Quoi qu’il en soit, Valérie Lemercier a hâte de revenir au Québec.

« Aline est une coproduction avec le Québec. Une bonne partie du film a été tournée au Québec, avec des techniciens et des acteurs québécois : Sylvain Marcel [Guy-Claude] et Danielle Fichaud [Sylvette, la mère Dieu], ils sont géniaux ! Aline, c’est aussi votre film, et j’espère que vous l’aimerez. »

Le film Aline prend l’affiche le 26 novembre.

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