«King Richard»: papa a raison

Will Smith, ici avec Demi Singleton et Saniyya Sidney, se fond dans le personnage et laisse au vestiaire son aura de «star»: barbe et cheveux grisonnants, posture voûtée, dents jaunies (pas nécessaire: les Oscar auraient pris acte de sa performance).
Photo: Chiabella James Warner Bros Pictures Will Smith, ici avec Demi Singleton et Saniyya Sidney, se fond dans le personnage et laisse au vestiaire son aura de «star»: barbe et cheveux grisonnants, posture voûtée, dents jaunies (pas nécessaire: les Oscar auraient pris acte de sa performance).

Lors de la scène la plus puissante du film King Richard (King Richard. Au-delà du jeu), Oracene, la mère de Venus et Serena Williams, dit ses quatre vérités à leur père Richard. Elle lui fait alors remarquer que derrière son engagement total envers leurs jeunes prodiges du tennis, il y a une grosse part d’ego : « Tout est à propos de toi : c’est ton spectacle. » Elle n’a pas tort. Dans une autre scène forte, elle l’accuse de perdre de vue que leur famille forme une équipe. Étrange que le film commette la même erreur que son protagoniste.

Il faut dire que Richard Williams est un homme dont la vision et la détermination ont de quoi inspirer. Le film le présente comme un père courage prêt à tous les sacrifices (y compris se faire tabasser par un gang qui reluque une de ses cinq filles). Il faut attendre le troisième acte pour que l’hagiographie se colore de nuances, mais à peine.

Will Smith, également producteur, se fond dans le personnage et laisse au vestiaire son aura de star : la barbe et les cheveux grisonnants, la posture voûtée d’un homme qui a trimé dur toute sa vie, les dents jaunies (pas nécessaire : les Oscar auraient sûrement pris acte de sa performance sans cela)…

Si l’on en croit le vieil adage, une grande femme se cache derrière chaque grand homme. King Richard montre pour sa part qu’un grand homme peut se cacher derrière deux grandes femmes. Constat paradoxal : le film suggère aussi, mais presque malgré lui car refusant d’approfondir cet aspect, qu’une grande (et infiniment patiente) femme se cache derrière ledit grand homme caché derrière les deux grandes femmes.

Les voir et les entendre

Il n’y a peut-être que quatre ou cinq scènes significatives avec Oracene, la plupart partagées avec Richard, dont les deux déjà mentionnées. Aunjanue Ellis rend ces passages électrisants et fait regretter qu’on ne se soit pas plus intéressé à Oracene (son apport comme coach est à peine mentionné lors d’un montage rapide, à titre d’exemple).

Il en va de même pour le traitement des deux sœurs surdouées : on effleure le désarroi de Serena (Demi Singleton, sous-utilisée) lorsque son aînée part s’entraîner sans elle, on survole l’angoisse de la performance de Venus (Saniyya Sidney, excellente), mais uniquement par l’entremise narrative de Richard. Pourtant, et au risque d’insister, c’est à nouveau par la mère que sont formulées les paroles les plus significatives. Leur rappelant qu’elles sont « deux belles jeunes filles noires », Oracene martèle à Venus et Serena qu’elles ont « le droit d’être vues, et le droit d’être entendues ».

On aurait justement voulu les voir et les entendre davantage.

Richard est pratiquement de chaque scène. C’est, oui, son spectacle. Évidemment, il est le protagoniste comme l’énonce clairement le titre, et c’est la prérogative du film que de s’en tenir à sa perspective. Il n’empêche, une impression d’incomplétude émane du film. Cette famille-là, cette équipe-là, pour reprendre l’expression d’Oracene, était exceptionnelle. D’où la frustration ressentie devant cette biographie résolument partielle.

Bien exécuté

Sur le plan technique, le film est bien exécuté. La réalisation de Reinaldo Marcus Green, à qui l’on doit le récent Joe Bell, rend compte d’une évidente sensibilité visuelle. On y privilégie les plans d’ensemble où toute la famille apparaît, renforçant l’idée d’unité. De telle sorte que, lorsqu’on filme Richard assis seul au jardin dans un autre plan large, l’isolement du personnage s’en trouve exacerbé.

Le réalisateur choisit ses gros plans et ménage ses effets, que ce soit pour capter l’amour teinté de lassitude sur le visage d’Oracene réconfortant Richard, ou pour mettre en valeur le regard résolu de Venus s’apprêtant à servir après une manche difficile.

Le montage de Pamela Martin est à cet égard très fluide, tant dans les instants de calme félicité que lors des séquences sur le terrain. D’ailleurs, ces dernières génèrent une incroyable tension, que l’on aime le tennis ou non.

King Richard, au-delà du jeu (V.F. de King Richard)

★★★

Drame biographique de Reinaldo Marcus Green. Avec Will Smith, Aunjanue Ellis, Saniyya Sidney, Demi Singleton, Jon Bernthal. États-Unis, 2021, 126 minutes. En salle.

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