«Dehors Serge dehors»: appelez-moi Serge

En allant à l’essentiel, en donnant la parole à ceux et celles qui risquent de s’effondrer à leur tour, en épinglant la rareté des ressources, en saisissant un quotidien rythmé par les saisons et les bruits familiers d’un lieu mal insonorisé, ce portrait d’un acteur en fuite vise juste, droit au cœur.
Cheval Films En allant à l’essentiel, en donnant la parole à ceux et celles qui risquent de s’effondrer à leur tour, en épinglant la rareté des ressources, en saisissant un quotidien rythmé par les saisons et les bruits familiers d’un lieu mal insonorisé, ce portrait d’un acteur en fuite vise juste, droit au cœur.

Les Québécois ne chérissent pas tous le même Serge Thériault. Même s’il est depuis longtemps notre « Môman », certains entretiennent leurs souvenirs du temps du trio Paul et Paul (avec Jacques Grisé et Claude Meunier), et plus tard du duo Ding et Dong (avec Meunier à ses côtés). D’autres n’ont pas oublié l’audace de Guy Fournier d’en avoir fait l’homme de ménage de la famille Duval dans le téléroman Jamais deux sans toi, et qui vivait en ménage avec un policier ! Pour ma part, jamais je n’oublierai le garagiste fragile de Gaz bar blues, du cinéaste Louis Bélanger, et l’employé de banque timoré, qui croit que le théâtre amateur serait pour lui libérateur, de la pièce Appelez-moi Stéphane, de Louis Saïa et Claude Meunier.

Serge Thériault, l’homme, ne cultive plus cette illusion face à son métier. Ses démons ont pris le dessus et l’ont entraîné dans une réclusion quelque peu schizophrénique. Nombre d’acteurs aimés du grand public ont sombré dans un cruel oubli, mais peu d’entre eux divertissent encore 800 000 téléspectateurs, semaine après semaine, dans une émission comme La petite vie, rediffusée jusqu’à plus soif, et qui fêtera bientôt ses 30 ans d’existence dans sa forme télévisuelle.

Partir à sa recherche était davantage un acte d’amour qu’une posture voyeuriste pour Martin Fournier et Pier-Luc Latulippe dans Dehors Serge dehors. Cela relève de l’évidence pour quiconque a vu Manoir (2016), un documentaire intimiste sur des naufragés sociaux installés dans un motel en décrépitude, inquiets devant un avenir incertain, dont celui de savoir s’ils trouveront un autre toit. Thériault, lui, en a un… et ne le quitte jamais. Malgré les efforts désespérés de sa conjointe, Anna Suazo, et de leur fille adolescente Melina, pas question de respirer le grand air, de mettre le nez dehors, encore moins de renouer avec ses anciens collègues de travail. Plusieurs ont abdiqué devant le mur qu’il a érigé entre lui et le reste du monde.

Les deux cinéastes ont vite compris qu’ils avaient affaire à une bête traquée n’accordant sa confiance qu’à deux voisins, Jolande et Robert Racicot . Les murs et les plafonds de l’immeuble sont si perméables que le couple peut entendre ses allées et venues, et surtout ses silences. L’acteur est le plus souvent prostré, incapable de répondre au téléphone, n’ouvrant la porte qu’à Robert, homme affable, serviable, et qui lui voue une admiration débordante. Mais celle-ci ne suffit pas à le convaincre de demander de l’aide, dont psychiatrique.

Ce sujet fuyant devient dans Dehors Serge dehors… le sujet central. C’est son absence qui enrobe les autres personnages d’une immense tristesse, parfois même d’un profond désespoir, tout particulièrement Anna, au bout du rouleau. La présence de Fournier et de Latulippe devient en quelque sorte son ultime bouée de sauvetage, celle-ci affirmant dès le début du film que ce geste cinématographique ne plaira pas à Serge, mais après tant d’années d’immobilisme, qu’a-t-elle à perdre ?

L’invisibilité de l’artiste semblait d’abord un obstacle, mais au fil des visites, des coups de téléphone (principalement entre un Martin empathique et une Anna éplorée), des échanges à bâtons rompus et une caméra pudique tantôt cantonnée dans l’escalier de l’immeuble, tantôt derrière les fenêtres d’un demi-sous-sol, un profil se dessine. C’est celui d’un être pour qui le reste du monde apparaît comme une menace permanente, si loin de tout et de tous qu’il ignore à quel point sa souffrance se propage à tous les étages, et bien au-delà.

Si vous cherchiez une œuvre inspirante illustrant l’impuissance devant ce gouffre qu’est la maladie mentale, Dehors Serge dehors représente l’exemple emblématique. En allant à l’essentiel (les amateurs de biographies de stars seront les seuls déçus), en donnant la parole à ceux et celles qui risquent de s’effondrer à leur tour, en épinglant la rareté des ressources, en saisissant un quotidien rythmé par les saisons et les bruits familiers d’un lieu mal insonorisé, ce portrait d’un acteur en fuite vise juste, droit au cœur. De manière délicate, admirable et teintée, oui, de quelques lueurs d’espoir. La vie n’est pas toujours obligée d’être petite.

Dehors Serge dehors

★★★★

Documentaire de Martin Fournier et Pier-Luc Latulippe. Québec, 2021, 67 minutes. En salle.

À voir en vidéo