«Tick, Tick... Boom!»: en attendant Broadway

Andrew Garfield joue le rôle de Jonathan Larson et Alexandra Shipp celui de Susan.
Photo: Netflix Andrew Garfield joue le rôle de Jonathan Larson et Alexandra Shipp celui de Susan.

Pour ses débuts en tant que réalisateur, le dramaturge, compositeur, acteur, chanteur et en somme homme-orchestre Lin-Manuel Miranda a choisi d’adapter non pas l’une de ses œuvres, mais celle d’un de ces prédécesseurs, Jonathan Larson. Lauréat du prix Pulitzer pour son spectacle musical Rent, Larson créa auparavant Tick, Tick… Boom !, et c’est sur cette production moins connue que Miranda, qui a lui aussi un Pulitzer a son actif, a jeté son dévolu. Le résultat séduit. Comme le veut la formule consacrée, on rit et on pleure, mais cela sans cesser de battre la mesure.

Considéré comme novateur en 1990, Tick, Tick… Boom ! était à la base un « monologue rock » autobiographique où tout est vrai, sauf ce qui a été inventé, dixit l’un des personnages surgis de cette réminiscence-fleuve ponctuée d’irrésistibles chansons. Subséquemment, le monologue en question fut réparti entre trois personnages plutôt qu’un seul. Or, et c’est là l’un de ses meilleurs coups, Lin-Manuel Miranda a choisi de marier les deux versions au lieu de n’en choisir qu’une.

On revient ainsi constamment à Jonathan qui, devant le public réuni dans une petite salle de répétition, relate ses déboires et espoirs d’aspirant compositeur et dramaturge. S’apprêtant à célébrer son trentième anniversaire, le jeune homme se juge déjà trop vieux et sent monter l’angoisse. Ce spectacle qu’il commence à répéter, et dont la conception se trouve au cœur des souvenirs qu’il partage avec l’audience, est sa dernière chance de se faire un nom.

En parallèle, sur la toile de fond de la pandémie du sida, on plonge dans lesdits souvenirs peuplés d’une galerie de personnages bigarrés et attachants, de Susan, la fiancée qui se sent à raison déconsidérée dans ses propres aspirations, à Michael, le meilleur ami, qui a troqué ses rêves d’acteur pour une carrière en publicité, en passant par le légendaire Stephen Sondheim, dont un mot d’encouragement jadis justifie aux yeux de Jonathan d’y croire encore et toujours.

À cet égard, Tick, Tick… Boom !, tel qu’il est adapté par Miranda, est un hommage autant à Jonathan Larson qu’à Broadway (plusieurs figures marquantes de la « Great White Way » viennent faire un émouvant coucou dans le numéro « Sunday »). Le thème central demeure cependant la création et ce qu’il en coûte pour mettre au monde la vision que l’on porte en soi. Il arrive que l’amour y passe, l’amitié également, mais pas nécessairement puisque, dans le cas précis de Jonathan, les deux sont intimement liés à son inspiration.

À fleur de peau

Qu’il relève de la comédie, du drame ou, comme dans ce cas-ci, un peu des deux, le genre musical a ceci de particulier que tout y est amplifié par la musique, justement. Tout est « augmenté » : un contretemps devient presque une tragédie et une petite joie se meut quasiment en extase. C’est une convention. Tick, Tick… Boom ! embrasse goulûment cette dimension « montagnes russes émotionnelles », à l’instar d’ailleurs d’Andrew Garfield, à fleur de peau, complètement investi, et qui plus est en voix, dans le rôle de Jonathan.

Là encore, toutefois, Lin-Manuel Miranda a l’heureuse idée de jouer de contraste en opposant à la nature exacerbée des sentiments et des événements une approche intimiste dans le traitement de l’action et du contexte. Ici, pas de vue aérienne de New York la photogénique et pas davantage de plan signature de Time Square ou de l’Empire State Building. On demeure dans l’univers de Jonathan, qui tient pour l’essentiel à son appartement miteux (mais charmant comme peuvent l’être les appartements miteux au cinéma), à la salle de répétition, au restaurant où il est serveur et à la piscine où il va se vider l’esprit.

Et si d’aventure on se risque à Central Park, c’est pour y montrer le protagoniste seul (une impossibilité, sauf au cinéma).

Avec l’aide au montage de Myron Kerstein (In the Heights, d’après le spectacle de Lin-Manuel Miranda) et d’Andrew Weisblum (Black Swan, tous les récents Wes Anderson), le réalisateur maintient un dynamisme narratif constant, alternant passé et présent, et souvent plusieurs lieux situés dans un même espace-temps. Loin d’être chaotique, le récit chanté coule, impétueux mais limpide. Une autre éclatante réussite pour Lin-Manuel Miranda.

Tick, Tick… Boom ! (V.O.)

★★★★

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Drame musical de Lin-Manuel Miranda. Avec Andrew Garfield, Alexandra Shipp, Robin De Jesus, Vanessa Hudgens, Joshua Henry. États-Unis, 2021, 115 minutes. Au cinéma Dollar dès le 12 novembre et sur Netflix le 19 novembre.

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