«L’Arracheuse de temps», trompe l’oeil et trompe-la-mort

Francis Leclerc avait déjà collaboré avec Fred Pellerin sur son précédent film, «Pieds nus dans l’aube», inspiré par l’enfance de son père Félix Leclerc. Une collaboration déterminante, que les deux principaux intéressés voulurent d’emblée renouveler.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Francis Leclerc avait déjà collaboré avec Fred Pellerin sur son précédent film, «Pieds nus dans l’aube», inspiré par l’enfance de son père Félix Leclerc. Une collaboration déterminante, que les deux principaux intéressés voulurent d’emblée renouveler.

À Saint-Élie-de-Caxton, la Mort serait… morte. Du moins, si l’on en croit la légende. Or, des légendes, le coin n’en manque pas, comme en atteste l’imaginaire foisonnant du célèbre conteur du cru, Fred Pellerin. Celle qui se trouve au cœur du film L’Arracheuse de temps trouverait son origine en 1927, alors que Bernadette, la grand-mère de Fred, était toute jeune fille. En 1988, elle conta à son petit-fils les événements fabuleux qui survinrent lorsque, jadis, elle prit sur elle de déjouer les desseins de la Faucheuse. À présent, c’est au tour de Fred Pellerin de relater lesdites péripéties au public.

C’est le réalisateur Francis Leclerc qui orchestre cette valse-narration. « Fred n’a pas peur d’aller là où personne ne va, note le cinéaste. Il y a d’autres conteurs au Québec, mais Fred possède sa propre voix, sa propre originalité. Ses personnages sont tellement différents, mais ils fittenttellement ensemble… »

Pour mémoire, Francis Leclerc avait déjà collaboré avec Fred Pellerin sur son précédent film, Pieds nus dans l’aube, inspiré par l’enfance de son père Félix Leclerc. Une collaboration déterminante, que les deux principaux intéressés voulurent d’emblée renouveler.

« Fred a commencé à écrire L’Arracheuse de temps [d’après son conte publié en livre audio en 2009] pendant le tournage de Pieds nus dans l’aube. C’est devenu plus sérieux pendant le montage. J’ai lu le premier jet… »

Le réalisateur aima ce qu’il découvrit, mais fut étonné par ce qu’il qualifie de « flou » temporel. Si la chose fonctionne à l’oral ou encore sous forme de conte écrit, Francis Leclerc souhaitait ancrer davantage le récit cinématographique. D’où sa collaboration au scénario.

« J’ai notamment fait du ménage dans la structure. Par exemple, Fred pensait que puisque c’est Bernadette qui raconte, il fallait toujours qu’elle soit présente dans les souvenirs de 1927, cachée quelque part. J’ai rappelé à Fred que c’était un conte, et que la grand-mère pouvait en faire ce qu’elle voulait. Le concept de conte permettait une énorme liberté, à nous comme aux interprètes, aux gens des costumes, des coiffures et du maquillage — je travaillais avec les meilleurs. Mais bref, il n’y avait pas de rectitude historique à respecter à la lettre : j’ai consciemment voulu me soustraire aux règles non écrites du film d’époque au Québec. »

Dans les détails

Francis Leclerc illustre ce parti pris fantaisiste de circonstances en donnant en exemple le personnage de la Stroop, incarné par Céline Bonnier. Elle est la proverbiale sorcière du village, sauf qu’ici, elle n’a rien du cliché de la vieille dame hideuse cachée au fond des bois. La Stroop est au contraire présentée comme une sorte de cowgirl aux goûts raffinés, femme indépendante et avant-gardiste. Conséquemment, son look évoque plus les années 1930-1940 que 1920.

« Avec Céline, c’était génial, parce qu’elle a tout de suite compris l’idée derrière ce personnage, son côté : “Je suis la première femme à conduire un char, je suis la première femme à tirer du gun, je suis la première femme à porter des pantalons…” »

D’ailleurs, rayon vêtements, les personnages arborent toujours les mêmes défroques malgré les jours qui passent. Là encore, il s’agissait pour Francis Leclerc de camper le merveilleux dans les détails.

« Je me suis battu pour ce choix artistique là. Je voulais qu’un enfant puisse tout de suite dire : “Lui, c’est le forgeron !” Ou “Lui, c’est le barbier !”»

Sans oublier : « Elle, c’est l’arracheuse de temps ! » a-t-on envie d’ajouter. Car s’il est un personnage qui retient l’attention, c’est bien celui-là. Encapuchonnée de haillons noirs, l’Arracheuse de temps va flottant tel un spectre, avec son faciès terrible et ses longs doigts acérés couverts d’une écorce grise et râpeuse.

« La peau de la Mort, c’est du bois brûlé il y a mille ans qui roule sur la grève depuis tout ce temps. Chaque fois qu’elle bouge, les craquements qu’on entend, c’est le son de cocottes écrasées. »

L’acteur fétiche

On ne le devinerait pas si ce n’était de son nom au générique, mais c’est nul autre que Roy Dupuis qui se cache sous l’épais maquillage prosthétique du rôle-titre. Après quatre films, soit Mémoires affectives, Un été sans point ni coup sûr, Pieds nus dans l’aube et maintenant celui-ci, on peut affirmer qu’il est l’acteur fétiche du cinéaste.

« Roy est la première personne que j’ai appelée, opine Francis Leclerc. Je lui ai demandé : “Voudrais-tu jouer la Mort dans un film où on ne te reconnaîtra pas, et pour lequel tu n’auras pas de promotion à faire ensuite ?” Il a tout de suite accepté », se remémore Francis Leclerc en éclatant de rire à la supputation que le dernier point est peut-être celui qui fit la différence.

La performance de Roy Dupuis est en l’occurrence mémorable, sa gestuelle d’une théâtralité assumée ramenant le comédien à ses racines scéniques. « Je trouve qu’il est l’acteur qui bouge le mieux au Québec. Il insuffle une grâce pas possible à chacun de ses gestes […] La Mort était très différente dans le scénario ; on était beaucoup dans la parole. Fred a accepté avec bonheur de me laisser faire primer le cinéma, l’image, sur la parole. »

Au passage, Francis Leclerc précise que l’ampleur et la complexité du maquillage, presque une armure, nécessitèrent un apprivoisement de la part de Roy Dupuis, qui dut combattre l’angoisse.

De Coppola à Del Toro

Visuellement, la créature qu’est l’Arracheuse de temps ressemble à un croisement entre le faune du Labyrinthe de Pan, et l’Ange de la mort dans Hellboy II, tous deux de Guillermo Del Toro. C’est voulu.

Une autre influence majeure est le génial Bram Stoker’s Dracula (Dracula, d’après l’œuvre de Bram Stoker), de Francis Ford Coppola, qui repose essentiellement sur des trucages à la caméra, des trompe-l’œil et des illusions d’optique.

« Je m’en fous des Marvel avec telle ou telle prouesse numérique. Je suis nostalgique des effets de Georges Méliès. Lorsque la Mort visite le petit Gélinas, c’est complètement inspiré du Dracula de Coppola. Quand le linceul noir remonte sur l’enfant pour le “manger”, c’est juste un reverse. L’accessoiriste descendait le drap, mais en mettant la shot en reverse, ça devenait effrayant. Tout ça vient de Dracula. C’est plus proche de l’artisanat, et c’est tellement tripant à fabriquer. »

Pour le compte, Francis Leclerc admire chez Coppola bien plus que ce seul film : c’est toute son approche du métier qui l’inspire. Une approche éminemment hétéroclite, de la saga mafieuse The Godfather (Le parrain) à la fantaisie Peggy Sue Got Married (Peggy Sue s’est mariée), en passant par le drame paranoïaque The Conversation(Conversation secrète), le film de guerre Apocalypse Now (C’est l’apocalypse), ou la chronique nostalgique The Outsiders (Les inadaptés), pour ne nommer que ceux-là.

« On s’entend que je ne me compare pas à lui, mais je suis comme ça pour ce qui est de vouloir varier les films. Plusieurs cinéastes ont ce genre de filmographie, comme Sidney Lumet, Stanley Kubrick ou Jean-Jacques Annaud : t’sais, tourner La guerre du feu, Le nom de la rose, L’ours pis L’amant… Je ne veux pas me répéter. On m’a demandé si je souhaitais faire une suite à Pieds nus dans l’aube, et j’ai trouvé ça absurde. »

En ce moment, Francis Leclerc est en plein processus d’audition pour sa très attendue adaptation du formidable roman Le plongeur, de Stéphane Larue. Qui l’a lu pourra juger qu’effectivement, on est ailleurs.

L’Arracheuse de temps

★★★ 1/2

Conte de Francis Leclerc. Avec Jade Charbonneau, Émile Proulx-Cloutier, Céline Bonnier, Guillaume Cyr, Michelle Deslauriers, Geneviève Schmidt. Québec, 2021, 105 minutes. En salle le 19 novembre.

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