«Profession du père»: profession mythomane

Belle trouvaille que le jeune Jules Lefebvre pour interpréter Émile, qui nous attendrit par sa frimousse tantôt admirative, tantôt apeurée. Car ce père (Benoît Poelvoorde) qu’il admire tant le terrorise aussi.
Axia Films Belle trouvaille que le jeune Jules Lefebvre pour interpréter Émile, qui nous attendrit par sa frimousse tantôt admirative, tantôt apeurée. Car ce père (Benoît Poelvoorde) qu’il admire tant le terrorise aussi.

Lyon, 1961. Le jeune Émile (Jules Lefebvre) boit les paroles de son père (Benoît Poelvoorde), qui lui raconte ses folles aventures de jeunesse, mais surtout lui inculque sa vision de la politique et de la France. Une France dont fait partie l’Algérie. Ce père, qui a été tour à tour parachutiste, as de guerre, fondateur des Compagnons de la chanson, décide d’entrer en résistance pour que l’Algérie reste française et commence à confier des missions à son fils au nom de l’Organisation de l’armée secrète, mieux connue sous les initiales OAS. De taguer des noms sur les murs, ces missions vont monter en importance, jusqu’à fomenter un attentat contre le général de Gaulle.

Le réalisateur Jean-Pierre Améris (Les émotifs anonymes) adapte l’ouvrage à succès de Sorj Chalandon, inspiré de sa propre enfance sous l’autorité d’un père mythomane. Et qui d’autre pour jouer ce personnage du père que Benoît Poelvoorde. Il s’agit d’ailleurs de la troisième collaboration entre Améris et l’acteur belge. Poelvoorde, acteur estampillé comédie — pas toujours du meilleur goût —, change de registre. Mais avant d’être un acteur comique, il est surtout un bonimenteur né, parfait pour le rôle.

Celui-ci met son indéfectible pile électrique interne au service de ce père en tension permanente, rebondissant sur chaque déception du réel pour se construire une nouvelle histoire. Belle trouvaille aussi que le jeune Jules Lefebvre pour interpréter Émile, qui nous attendrit par sa frimousse tantôt admirative, tantôt apeurée. Car ce père qu’il admire tant le terrorise aussi.

C’est ce « je t’aime, moi non plus » et les mensonges toujours plus incohérents du père que l’on va suivre tout au long du film, plus que les missions d’Émile. La progression du long métrage en pâtit d’ailleurs. Le rythme trop lent fait de la moitié du film une introduction à l’intrigue principale, elle-même bâclée quand elle aurait dû porter la progression dramatique jusqu’à son paroxysme. Quelle déception que le point culminant, qui tombe à plat par manque d’intensité dans les cadrages. Et, étonnamment aussi, dans le jeu de Poelvoorde, chose qu’on ne pensait jamais voir arriver. Pour ne rien arranger, le montage a lui aussi oublié son dynamisme au vestiaire. En outre, il abuse de fondus au noir plus lassants que pesants. Pire encore, il ne rend pas justice au jeu de Benoît Poelvoorde, qui supporte mal la mollesse.

L’émerveillement propre à l’enfance peine à se faire une place dans l’histoire et apparaît finalement à peine à l’image. C’est fort dommage car s’attarder aux bribes d’innocence que le petit Émile a réussi à garder aurait pu apporter relief et contraste à l’histoire. Quelques notes de tendresse viennent soutenir le point de vue du fils, fil narratif du film, mais elles ne vont pas assez loin pour faire pleinement ressortir la gravité de la situation. Seules quelques scènes s’en tirent à bon compte comme celle de l’intronisation d’Émile comme soldat de l’OAS par son père. Celle-ci fusionne le jeu d’enfant, sur fond de mélodie martiale légère, et le pic dramatique, qui ne font qu’un dans la tête de l’enfant.

La reconstitution de l’époque manque quant à elle cruellement d’envergure. La production se limite aux indispensables en matière de décors et de personnages en costumes, saupoudrés de quelques images d’archives pour donner un peu de contexte au tout. À côté de cela, les rues de Lyon — périodes de confinement mises à part — n’ont jamais été aussi désertes. Bref, on a du mal à croire que la France entière se déchire sur la question des colonies.

Malgré une excellente matière première et un Poelvoorde dans un rôle qui pourrait être taillé sur mesure s’il n’était pas préexistant, cette adaptation bancale ne rend pas justice à ses meilleurs éléments.

 

Profession du père

★★ 1/2

Drame de Jean-Pierre Améris d’après le roman de Sorj Chalandon. Avec Benoît Poelvoorde, Audrey Dana et Jules Lefebvre. France, 2021, 105 minutes. En salle.

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