«Belfast»: la douceur dans l’horreur

Jude Hill incarne avec candeur Buddy, un enfant intelligent mais angélique aux grands yeux purs posés sur un monde qui ne l’est guère.
Photos Rob Youngson Focus Features Jude Hill incarne avec candeur Buddy, un enfant intelligent mais angélique aux grands yeux purs posés sur un monde qui ne l’est guère.

Lauréat du prix du public au dernier Festival de Toronto, Belfast, du très shakespearien (et parfois grand public) Britannique Kenneth Branagh, est certainement son film le plus intimiste. Le chemin vers les nominations aux Oscar lui semble assuré. Avec une distribution souvent solide, des images en noir et blanc et une direction photo admirable sur pellicule 35 mm, cette plongée dans l’enfance du cinéaste à Belfast en Irlande du Nord, en plein conflit fratricide, est une chronique de mort et de vie.

On pense au Roma d’Alfonso Cuarón, pour le traitement de l’autobiographie, sans la puissance de ce film majeur, sur une note plus ténue, touchante, sensible, drôle et mélancolique. Le scénario ne fait pas d’étincelles, mais une porte s’ouvre, et le vent s’y engouffre, montrant le quotidien d’une famille en 1969, protestants et catholiques s’affrontant en fond sanglant. Le film se révèle toutefois plus sentimental que politique. Partir ou rester là quand tout se brise autour de soi ? La question est néanmoins posée, lancinante, laissant au spectateur le soin d’y répondre.

Le petit Jude Hill incarne avec candeur Buddy, un enfant intelligent mais angélique aux grands yeux purs posés sur un monde qui ne l’est guère. Son père menuisier (Jamie Dornan), charmeur, manipulateur, souvent absent, endetté, s’appuie sur une femme dévouée (Caitriona Balfe).

Tout se passe à hauteur d’enfant blond, sous chansons et musique d’époque (Van Morrison trône en champion), dans une œuvre qui se veut également un classique passage de l’enfance à la préadolescence : béguin pour une voisine, joies du football, curiosités diverses laissées souvent en plan. Ajoutez plusieurs sorties au cinéma témoignant par la bande du premier parcours cinéphilique de Branagh.

Les grands-parents, incarnés par Judi Dench et Ciaran Hinds, chaudes figures d’expérience, de couleur et d’affection, dominent le jeu général. La mort de l’aïeul sera pour le petit garçon l’occasion d’apprendre à apprivoiser ses pertes.

Entre le gangstérisme qui vient troubler leur vie quand l’argent est en cause, l’incendie des maisons des catholiques minoritaires par des fanatiques protestants, le vrai charme de Belfast repose pourtant sur la vie de tous les jours qui poursuit son cours, par-delà le climat de cauchemar. À l’école, dans la rue, surtout au sein de cette famille élargie où trois générations cohabitent, le cinéaste témoigne paradoxalement d’une enfance heureuse, car entourée d’amour, à travers des scènes de danse, de chants, de sport, de jeux, de rires. La violence nourrie de flammes, de menaces, de tanks remplis de soldats ponctue une trame de douceur.

La caméra habile et inventive de Haris Zambarloukos offre au film sa respiration et son rythme, avec une ouverture captant le chaos dans la fureur puis revenant à la lumière du jour à travers le regard de Buddy, aux petits bonheurs lui permettant de vivre son enfance, malgré tout. Il y a quelque chose de tendre et d’inachevé dans Belfast. Un ton se cherche, une bienveillance s’étire, mais le film de Branagh touche bien des fibres. Sa beauté et ses contrastes parlent aux sens et à l’esprit. Qu’il ne soit pas tombé dans la sinistrose en abordant une période aussi trouble de l’Irlande du Nord est à verser au compte d’une grande générosité de cinéaste.

Belfast

★★★ 1/2

Drame de Kenneth Branagh. Avec Jude Hill, Jamie Dornan, Caitriona Balfe, Ciaran Hinds, Judi Dench. Royaume-Uni, 2021, 97 minutes.

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