«Passing»: pas de printemps pour Irene

Contrairement à Clare, son amie d’enfance, Irene (Tessa Thompson, à droite) vit à Harlem et s’identifie comme noire, ne se faisant passer pour blanche que rarement, «quand c’est plus pratique», comme lorsqu’elle doit s’aventurer hors des limites sûres du quartier.
Photo: Edu Grau Netflix Contrairement à Clare, son amie d’enfance, Irene (Tessa Thompson, à droite) vit à Harlem et s’identifie comme noire, ne se faisant passer pour blanche que rarement, «quand c’est plus pratique», comme lorsqu’elle doit s’aventurer hors des limites sûres du quartier.

Le film Passing (Clair-obscur) marque les débuts plus que prometteurs de l’actrice Rebecca Hall en tant que réalisatrice. On y suit, dans le New York des années 1920, sur fond de jazz et de Renaissance de Harlem, les destins liés de deux femmes afro-américaines ayant ceci de particulier que leur peau claire leur permet de passer pour blanches — d’où le titre « passing », une expression qui désignait jadis de tels cas de figure. Publié en 1929, le roman original de Nella Larsen marqua profondément la cinéaste et scénariste, qui le lut alors qu’elle venait d’apprendre que son grand-père maternel s’était autrefois fait passer pour blanc afin de se soustraire au racisme ambiant.

Passing brosse deux portraits fascinants, mais épouse une seule perspective, celle d’Irene. Contrairement à Clare, son amie d’enfance, Irene vit à Harlem et s’identifie comme noire, ne se faisant passer pour blanche que rarement, « quand c’est plus pratique », précise-t-elle, comme lorsqu’elle doit s’aventurer hors des limites sûres du quartier. Impliquée dans sa communauté, Irene a épousé Brian, un médecin noir avec qui elle a eu deux garçons.

Clare, elle, revient à New York après avoir vécu à Chicago. Elle affiche une assurance éclatante, à l’image de ses cheveux blond platine. Mère d’une petite fille, elle est mariée à John, un banquier aussi riche que raciste. Lors de la séquence des retrouvailles entre les deux jeunes femmes, le pragmatisme de Clare face à sa situation précaire (elle joue sa vie et le sait) est dévastateur. Tant d’argent justifie qu’elle occulte une telle part d’elle-même, argue-t-elle.

Pourtant, dans ses yeux, on décèle une lueur de doute. Et de fait, Clare confie à Irene dans les jours suivants qu’elle lui envie sa vie « plus simple, plus libre et plus sécuritaire ». La seconde opine, mais paraît peu convaincue. Plus tard, Irene se demande à voix haute si tout le monde ne se fait pas passer, au fond, pour quelqu’un d’autre. C’est son cas.

Double dichotomie

En effet, Irene a beau assumer sa couleur de peau, sa vie « plus simple, plus libre et plus sécuritaire » repose sur un mensonge au même titre que celle de Clare. Un simulacre qui devient apparent dans un regard qui s’attarde, ou qui, à l’inverse, fuit. C’est une foule d’émotions, inavouables à l’époque, que refoule Irene.

Ce second aspect, Rebecca Hall l’aborde de manière allusive plutôt que frontale, en phase avec la nature réservée d’Irene. En deux ou trois occasions, Irene esquive les avances de son mari, et les interprètes confèrent à ces instants un caractère coutumier. Ce n’est qu’à l’issue de rencontres avec Clare qu’Irene a des gestes d’intimité envers Brian, comme pour assouvir par procuration ce qui n’a pu être consommé avec son amie.

Ainsi le film propose-t-il deux variations de la dichotomie entre ce que l’on est et ce que l’on prétend être : l’une interne, avec Irene, et l’autre externe, avec Clare. Les deux vedettes incarnent parfaitement cette dynamique : Tessa Thompson opte pour une intériorité où les rares éclats prennent valeur de tempête, tandis que Ruth Negga, en complémentarité, joue d’extraversion apparente et de douleur sous-jacente.

Chacune a sa prison (l’utilisation du ratio d’image 1,33:1, plus étroit, est judicieux) et chacune a ses motivations. À ce propos, Rebecca Hall ne juge jamais ses héroïnes. Y compris lorsqu’elle les présente sous un jour défavorable, par exemple en montrant l’attitude hautaine d’Irene vis-à-vis Zu, sa domestique. On peut être victime d’injustices et perpétuer soi-même des injustices : rien n’est simple, semble dire le film, qui, en conséquence, refuse tout simplisme.

Le regard caméra

Le sous-texte est pour le compte incroyablement riche — racisme, homophobie, féminisme, classes — sans que l’approche accuse quelque didactisme que ce soit. Avec finesse, Rebecca Hall utilise le dialogue pour exprimer davantage que ce qui est dit, évoquant une chose pour mieux en désigner une autre.

Le meilleur exemple de ce parti pris survient au mitan, lors d’un bal à Harlem auquel Clare insiste pour accompagner Irene en cachette de John. Lorsqu’un ami blanc (qui partage avec sa femme un goût pour les hommes noirs) demande à Irene si elle trouve tel danseur séduisant, elle répond par la négative. Elle y voit, explique-t-elle, un attrait pour l’exotisme de la part des « touristes blancs », un mélange de « fascination et de répulsion »…

À ces mots, Rebecca Hall effectue un changement de focalisation, passant du danseur à Clare, indiquant que c’est en réalité d’elle qu’Irene est en train de parler. D’ailleurs, si sa mise en scène atteste une vision très claire, la réalisatrice n’est jamais aussi inspirée que lorsque sa caméra se substitue au regard d’Irene.

Élément révélateur : il n’y a pas de printemps dans ce film qui commence en été, se poursuit en automne, et se clôt en hiver. Filmé en un noir et blanc de circonstance, mais un noir et blanc vaporeux, élégiaque, Passing distille une tension sourde qui croît à mesure qu’Irene et Clare sont rattrapées par leurs dissimulations respectives, par leurs insatisfactions respectives.

On sort de l’expérience ébranlé et pensif, mais surtout, impatient de découvrir la prochaine réalisation de Rebecca Hall.

 

Clair-obscur (V.F. de Passing)

★★★★

Drame de Rebecca Hall. Avec Tessa Thompson, Ruth Negga, André Holland, Alexander Skarsgård, Bill Camp. États-Unis, 2021, 98 minutes. Au Cinéma Moderne, à la Cinémathèque et sur Netflix.

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