L’essor de l’industrie du cinéma sous Labeaume

Une scène de la série «La faille», saison 2, tournée à Québec, ici dans le hall du Château Frontenac
Photo: Éric Myre Une scène de la série «La faille», saison 2, tournée à Québec, ici dans le hall du Château Frontenac

L’ère Labeaume s’achève sur une augmentation marquée, depuis quelques années, du nombre de productions et de tournages réalisés à Québec. Mais la capitale a encore fort à faire pour bâtir une industrie du cinéma et de la télévision digne de ce nom, qui ne se limite pas à être le club-école de Montréal.

« Le principal problème, c’est de retenir la main-d’œuvre. Chaque fois que quelqu’un est bon, il part à Montréal ou on vient le chercher », regrette Nancy Florence Savard, fondatrice de la boîte de production 10e Ave, qui fait du cinéma d’animation.

Malgré le succès de ces derniers projets, Mme Savard a délibérément choisi de rester dans sa ville natale, au prix de devoir parfois confier certaines étapes de la postproduction à Montréal, faute de personnel à Québec. Un scénario qui se présente toutefois de moins en moins souvent, assure-t-elle, saluant les différentes initiatives mises en place au cours des 14 années de règne de Régis Labeaume.

Mesures bénéfiques

 

En collaboration avec le gouvernement du Québec, l’administration sortante aura entre autres bonifié l’aide à la production, condition sine qua non pour la réalisation de projets d’envergure dans la capitale. « On a profité de ces mesures. Car il y a des coûts supplémentaires à venir tourner ici. Il faut payer l’essence et l’hôtel aux artistes et aux artisans qu’on ne trouve pas sur place. […] Les programmes d’aide nous ont permis de passer de deux productions par année il y a 10 ans à 17 cette année », explique Sylvain Parent-Bédard, le fondateur de ComediHa!, à la fois un festival d’humour et une maison de production.

ComediHa! a notamment mis au monde la comédie de situation Escouade 99, une adaptation de la série américaine Brooklyn Nine-Nine diffusée sur la plateforme Club Illico et produite de A à Z à Québec. Tous genres confondus, 44 projets émanant d’une boîte de production de la région sont allés de l’avant en 2020. C’est plus du double par rapport à 2010, trois ans après le début du règne du maire Labeaume.

« Notre objectif, c’est que la Capitale-Nationale représente 10 % des productions qui sont faites au Québec, ce qui correspond au poids de la région dans la population et dans le PIB québécois. En 2020, on était à 7,7 % du nombre de productions, donc on s’en approche. Par contre, la valeur de ces productions ne s’élevait qu’à 5,8 % de l’ensemble du budget québécois. Il y a une augmentation, mais on est loin des 10 % », analyse avec un optimisme prudent Renaud Sylvain, président de la Table de concertation de l’industrie du cinéma et de la télévision de la Capitale-Nationale.

Ces chiffres ne prennent pas en compte les nombreux tournages de films et d’émissions qui ont eu lieu dernièrement à Québec, mais qui n’ont pas été produits par une boîte locale. Pensons entre autres à la deuxième saison de La Faille, produite par la montréalaise Pixcom et offerte depuis le mois dernier aux abonnés du Club Illico.

Notre objectif, c’est que la Capitale-Nationale représente 10 % des productions qui sont faites au Québec, ce qui correspond au poids de la région dans la population et dans le PIB québécois

 

Toujours dépendante de Montréal

La région de Québec a également attiré quelques tournages étrangers dans les dernières années, à commencer par celui de la série américaine à grand budget Barkskins, il y a deux ans.

« Ça aurait été beaucoup moins compliqué de tourner dans les Laurentides, mais on n’a pas trouvé d’endroit aussi majestueux, avec des montagnes autour. Québec a vraiment un immense potentiel pour les tournages étrangers », avance Isabelle Guay, qui a travaillé sur ce plateau comme conceptrice visuelle.

Elle garde un bon souvenir de son expérience, mais se rappelle avoir dû faire appel à des techniciens montréalais, car elle ne trouvait personne à proximité pour certaines tâches. Pour Mme Guay, ce manque de personnel est le principal frein à l’essor de l’industrie cinématographique à Québec.

Le réalisateur Jeremy Peter Allen, qui fait carrière dans la capitale, dresse le même constat, mais insiste pour ajouter que la rétention des talents ne passera pas une augmentation des crédits d’impôt et des subventions.

« Tant qu’il n’y aura pas de quotas pour les projets hors Montréal dans les organismes de financement, on n’avancera pas. Les gens vont continuer de partir à Montréal. Pour donner un comparatif : pendant longtemps, les femmes en réalisation ne réussissaient pas à percer. Maintenant qu’on a mis des objectifs clairs, on est presque rendu à parité », plaide celui qui demeure à Québec pour des raisons familiales.

Autrement, il se serait lui aussi exilé dans la métropole, convaincu qu’il aurait eu beaucoup plus de débouchés professionnels. « Même si tout est disponible sur Internet, il ne faut pas se le cacher : une bonne partie du financement, ça passe par les cocktails, par les premières, par les discussions de corridor. Et tout ça se passe à Montréal, pas à Québec », observe Jeremy Peter Allen.

Selon l’Association québécoise de la production médiatique, les régions de Laval et de Montréal accaparent bon an mal an environ 80 % des budgets de production au Québec, alors qu’elles ne représentent que 30 % de la population.

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