Une bonne fée chez les princesses

Pour elle, devenir documentariste ne relevait pas de l'obsession, mais son besoin de témoigner d'une réalité qui la touchait de près fut le moteur de son désir de tourner Trois princesses pour Roland, un portrait de femmes bouleversant, où l'espoir n'est jamais absent malgré les épreuves qui affligent Madeleine, sa fille Nathalie et sa petite-fille Caroline. Le film est à l'affiche depuis quelques jours. Au-delà de l'anecdote familiale (Madeleine est la cousine de la mère de la cinéaste, mais celle-ci la considère comme sa tante, "une des personnes les plus généreuses de mon encourage", selon Beauparlant), il ne s'agissait pas de sombrer dans le misérabilisme, mais de remettre cette misère en question. "Le sujet de la pauvreté m'intéresse beaucoup, sans doute parce que je viens d'un milieu ouvrier, précise-t-elle. Je vois plein de gens autour de moi qui sont très malchanceux et, en même temps, je ne cesse d'entendre, et ça me révolte, que les assistés sociaux sont paresseux, même privilégiés!"

Si c'est le cas, peu d'entre eux voudront prendre la place de Madeleine, Nathalie et Caroline, trois femmes de trois générations différentes qui reproduisent, sans trop s'en rendre compte, les mêmes situations extrêmes de violence et de dépendance envers des hommes "qui ont tout autant souffert, ce qui ne les excuse pas complètement", ajoute la cinéaste. Chacune de ces curieuses princesses se livre à André-Line Beauparlant avec une brutale franchise, de manière telle que l'on pourrait croire à une certaine insouciance de leur part. La documentariste n'en croit rien: "J'aime bien penser que c'est la confiance de ces femmes envers moi qui fait qu'elles se livrent à ce point. On se connaît depuis longtemps, surtout Madeleine, et je leur ai bien expliqué que j'allais tout faire pour que le film soit vu. C'est vrai qu'elles étaient parfois impudiques, mais elles n'avaient rien à perdre... Pour assurer un équilibre, j'ai décidé de me placer aussi devant la caméra, non par coquetterie, mais parce que c'est trop facile de les faire parler en se cachant derrière."

Cette participation active de la cinéaste par rapport à ce trio familial désaccordé avait pour but de les provoquer, de relancer la balle à une fille qui, elle, s'en est sortie, tellement dynamique et bien dans sa peau qu'elle ressemble parfois à une Delphine Seyrig égarée dans le monde de Michel Tremblay. La confrontation ne s'est pas produite, pour la simple et bonne raison "qu'elles avaient trop besoin de s'exprimer. Elles n'en revenaient pas de l'intérêt que je pouvais leur porter".

Un intérêt par ailleurs soutenu sur plus d'une année, où André-Line Beauparlant s'est souvent sentie impuissante devant leurs ecchymoses, conséquences de violentes bagarres avec leurs conjoints, leurs tentatives de suicide et leurs déménagements à répétition, bref, pas toujours un jardin de roses, mais plutôt une joyeuse galère. La réalisatrice en est arrivée à un triste constat: "Après une enfance avec un père violent et alcoolique comme Roland, est-ce possible d'atteindre une certaine sérénité, de se concentrer pour entreprendre des études universitaires et de s'en sortir? Je ne crois pas. Elles ont été malchanceuses: ce que j'ai voulu montrer, c'est la difficulté de réussir sa vie quand on la débute ainsi. Le tournage fut parfois chaotique, Caroline, ne me connaissant pas beaucoup, était la plus réticente à se livrer, et le film prenait toutes sortes de directions. Les choses se sont précisées au montage, surtout avec plus de 50 heures de matériel: Trois princesses pour Roland est devenu un hommage à leur courage."

Hommage que le public recevra peut-être comme un coup de poing. Ces héroïnes, à la fois banales et extraordinaires, font autant preuve d'abnégation que de je-m'en-foutisme, de force de caractère que de masochisme. Si le spectateur est parfois troublé devant cet exposé d'un réalisme saisissant, qu'en pensent les principales intéressées? "Pour Madeleine, ce fut un choc de voir que Nathalie et Caroline avaient été aussi loin... Je crois qu'aujourd'hui elles vont bien, même si je les fréquente moins que lors du tournage. Mais on ne change pas tellement dans la vie, pas plus elles que toi ou moi. On prend conscience de certaines choses, mais se transformer, de manière fondamentale, je n'en suis pas certaine... J'aimerais penser que oui."

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