Audrey Diwan, avec la tête, le coeur, le ventre et les tripes

En septembre dernier, Audrey Diwan recevait le Lion d’Or au Festival du film de Venise pour «L’événement».
Photo: Domenico Stinellis Associated Press En septembre dernier, Audrey Diwan recevait le Lion d’Or au Festival du film de Venise pour «L’événement».

En septembre dernier, L’événement, d’Audrey Diwan, a reçu le Lion d’Or à Venise. Un sacre amplement mérité pour ce film dur, mais non dénué de lumière, relatant les tribulations d’Anne, une étudiante aux prises avec une grossesse non désirée en 1963, alors que l’avortement était illégal en France. Au tour du festival Cinemania de présenter cette adaptation du roman autobiographique d’Annie Ernaux paru en 2000. « J’ai été marquée par cette lecture : j’y ai pensé des années », confie Audrey Diwan lors d’une entrevue en visioconférence.

Lors d’un entretien précédent portant sur son premier long métrage Mais vous êtes fous, la cinéaste, qui fut auparavant autrice, éditrice et scénariste, expliquait avoir longtemps souhaité réaliser, mais avoir voulu attendre la bonne histoire : une histoire qui toucherait sa tête et son cœur. La même volonté l’animait en vue d’un second film. Or, non seulement le récit d’Annie Ernaux toucha-t-il la tête et le cœur d’Audrey Diwan, mais il l’interpella de manière viscérale.

« Ça a été ma tête, mon cœur, mon ventre, mes tripes… Le livre était très charnel tout en convoquant la dimension intellectuelle du sujet. Il y avait une réflexion sur la place de la femme dans la société, sur l’avortement évidemment, mais aussi sur le désir féminin et le plaisir. »

Le discours sur les classes est un autre aspect qui frappa Audrey Diwan. « J’ai été très marquée par cette phrase : “Je me suis faite engrosser comme une pauvre.” En fait, le corps d’Anne la ramène à sa classe sociale, puisque c’est vrai qu’à l’époque, les femmes qui avaient plus d’argent trouvaient le moyen d’aller avorter dans d’autres pays où c’était légal. Celles qui se mettaient à risque et pouvaient en mourir ou avaient davantage de chances de finir en prison, c’était les femmes moins nanties. Donc, il y avait en plus cette profonde injustice sociale dans l’histoire. »

Sujet urgent

 

Le récit a beau être campé en 1963, sa portée demeure tristement actuelle. On songe aux nouvelles mesures restrictives promulguées au Texas, mais aussi au fait qu’ici même au Canada, il subsiste une frange de la classe politique ne demandant pas mieux que de ranimer le débat sur l’avortement.

« À l’étape du financement, on me disait : “Pourquoi faire ce film maintenant ? Quelle est l’actualité du sujet ?” Et moi, je répondais : “Très bien, mais le prochain réalisateur qui vient vous proposer un film sur la Deuxième Guerre mondiale, vous lui dites que la guerre est finie !” Et puis en cours d’écriture, il y a eu la Pologne, et pendant que j’étais en route pour Venise, le Texas… C’était au départ un sujet qui n’était plus au centre des conversations, et qui soudain est redevenu urgent. »

Devant l’attitude des bâilleurs de fonds potentiels, Audrey Diwan en arriva à la conclusion que le sujet occupait une place particulière liée au tabou qu’il avait représenté.

« D’où cette réaction du type “la loi est à présent passée, on n’aura donc plus à en parler” », résume-t-elle, précisant du même souffle que L’événement est l’ouvrage d’Annie Ernaux ayant suscité le moins d’intérêt médiatique, dixit l’autrice.

À cet égard, est-ce qu’adapter un récit autobiographique, qui plus est de nature si intime, s’accompagnait d’une pression accrue ? Déjà, Mais vous êtes fous s’inspirait d’une véritable affaire…

« Dans le cas de L’événement, j’avais des craintes avant de rencontrer Annie Ernaux. À partir du moment où on a discuté et que je lui ai présenté mon projet, on a compris qu’on était d’accord sur la ligne d’horizon… On a reparcouru tout le livre, et je lui ai demandé de m’écrire différents angles morts du récit, du hors-champ, comme le contexte sociopolitique, le rapport avec sa famille, ses amies. Le livre est très à l’os, très essentiel, il y avait par conséquent des questions à poser sur tout ce qui était autour. Comme on s’est très vite mises à travailler, j’avais l’impression d’un partenariat plutôt que de m’approprier son histoire. »

Photo: Maison 4:3 Une scène du film «L’événement», d’Audrey Diwan

Pour la suite de l’écriture, Audrey Diwan refit équipe avec Marcia Romano, coscénariste de son film précédent et collaboratrice fréquente de Xavier Giannoli (L’apparition, Marguerite). Annie Ernaux relut leur version finale, formulant d’ultimes et judicieux commentaires. « Elle n’essayait pas de ramener le scénario au livre, mais pointait ce qui ne lui semblait pas juste : une réplique qu’elle n’aurait pas dite en 1963, par exemple. Elle a été comme une boussole. »

Quant à la mise en scène, on y retrouve, comme dans le premier film d’Audrey Diwan, mais avec un surcroît de maturité, ce mélange d’audace et de rigueur.

Jamais sensationnaliste.

 

« J’ai appris de mon premier film que je ne voulais pas que tout soit programmatique. À l’époque, j’avais l’angoisse de quelqu’un qui commence, donc j’avais tout planifié. Mais en agissant ainsi, on perd une certaine joie de faire, une liberté de créer dans l’instant ; on se coupe d’une intuition artistique. Sur ce film-ci, j’ai pensé des procédés, comme le format d’image 1.37 [plus étroit que le classique 1.85 : 1], qui sert le suspense et qui constitue un cadre de contrainte approprié. Ces grands principes étaient clairs pour toute l’équipe. Ensuite, on s’est donné énormément de latitude. »

Audrey Diwan va en l’occurrence jusqu’au bout dans ce qu’elle montre. Le film ne devient pour autant jamais sensationnaliste.

« Ce qui m’a plu dans le livre, c’est qu’Annie Ernaux ne détourne jamais le regard. J’aurais manqué de fidélité au livre si j’avais détourné la caméra au moment où les choses se produisent. Mon film n’est pas choquant, mais la réalité est choquante. Sortir du théorique et faire ressentir, ça implique un travail sur la durée. Par exemple, si je montre le visage d’Anamaria [Vartolomei, l’actrice principale] déformé par la douleur, tout le monde va comprendre qu’elle souffre, mais si je laisse durer le plan, ça devient une expérience partagée. En revanche, si j’insiste trop, ça devient de la provocation. Comme je fais peu de montage, c’était une réflexion qui avait cours pendant le tournage, où j’ai filmé des prises de durées différentes, afin de déterminer jusqu’où je pouvais pousser tout en restant juste. »

L’intérieur et l’extérieur

La réalisatrice évoque en outre habilement l’isolement croissant d’Anne, la filmant par exemple seule à l’avant-plan, avec un petit groupe à l’arrière-plan, ce qui exacerbe la distance. Plus que tout, Audrey Diwan cherchait à établir un dialogue entre la vie intérieure de l’héroïne et le monde extérieur.

« Tout ce qu’Anne vit, elle le vit en confrontation avec le monde, et ensuite, elle rentre dans sa tête — souvent au sein du même plan. Je pense à cette scène où elle est sous la douche : on est très près d’elle, et il y a des touches de flou à l’image, parce qu’elle est dans sa bulle… Elle sort de ses pensées, se retourne, on se retourne avec elle, et tac, les autres arrivent, et là, on repasse dans le rapport au monde. »

Sa collaboration avec Anamaria Vartolomei, qu’elle qualifie de « partenaire intellectuelle », fut tributaire de cette approche.

« Le choix de l’actrice était crucial […]. Elle devait incarner une Annie Ernaux en devenir : il fallait qu’elle ait un rapport au sens des mots, à la sémantique, qu’elle ait ce côté vertical au niveau de la pensée. J’ai beaucoup travaillé avec Anamaria sur les silences, pour que ces silences soient peuplés. Lors de ces passages, je ne voulais pas qu’elle soit comme un corps perdu dans le cadre ; qu’au contraire, elle soit occupée, dans sa tête. Alors, on lui a écrit des monologues intérieurs — je les ai écrits, elle les a améliorés. De telle sorte que lorsqu’elle est silencieuse à l’image, elle est en train de penser à quelque chose. »

Lorsqu’on lui demande quel est son souvenir son plus vivace de la production, Audrey Diwan sourit.

« Quand on a tourné le film, je me demandais si j’étais folle, parce qu’on s’entendait tous tellement bien. C’était difficile, mais c’était agréable et c’était fort. Je me disais, et je n’ai encore avoué ça à personne, qu’on était en état de grâce. Quelque chose s’est produit entre nous tous sur ce plateau qui est rare, fragile et fugace, et il faut chérir ça. Une partie de la réussite du film, je la dois à cette osmose. »

À voir en vidéo