Jean-Pierre Améris, mon père, ce salaud!

Benoît Poelvoorde, ici avec Audrey Dana et Jules Lefebvre, incarne, avec son énergie explosive, sa fêlure et son charme équivoque, l’homme de la maison devant qui tremble sa famille, mais qui mène le bal en se posant sans cesse en victime tout en torturant ses proches.
Axia Films Benoît Poelvoorde, ici avec Audrey Dana et Jules Lefebvre, incarne, avec son énergie explosive, sa fêlure et son charme équivoque, l’homme de la maison devant qui tremble sa famille, mais qui mène le bal en se posant sans cesse en victime tout en torturant ses proches.

« Mon père était un tyran domestique pour ma mère, pour moi, dans la maison, par sa violence », nous révèle le cinéaste français Jean-Pierre Améris en évoquant son enfance au cours des années 1960. En scénarisant avec Murielle Magellan puis en mettant en scène le roman autobiographique Profession du père de Sorj Chalandon (Grasset, 2015), il avait l’impression de lire en partie le récit de sa propre enfance.

« Disons que sa lecture a fait remonter mon parcours à la surface », confesse-t-il. Dans le récit de Chalandon, la figure paternelle est un mythomane, vétéran de la guerre d’Algérie qui se déclare ancien pilote d’avion, ex-ténor des Compagnons de la chanson, champion de judo et autres faits d’armes. Sous choc post-traumatique, il invente des exploits fictifs devant son garçon, en l’entraînant dans ses délires, même au prix de sa mise en danger, en le faisant participer à un commando de l’OAS pour ramener l’Algérie dans le giron français en exterminant le général de Gaulle. L’enfant de douze ans croit dur comme fer à ce que le papa lui raconte, avant de se découvrir berné. 

Améris a livré une adaptation moins violente, plus proche du drame psychologique que le roman avec des scènes parfois comiques, encore que les coups soient également de la fête. Benoit Poelvoorde y incarne, avec son énergie explosive, sa fêlure et son charme équivoque, l’homme de la maison devant qui tremble sa famille, mais qui mène le bal en se posant sans cesse en victime tout en torturant ses proches.

« Le mécanisme de maltraitance psychologique est le sujet du film et du livre, précise le cinéaste. Je suis un homme de fiction, mais quand le propos déborde sur le social, on est tous éclaboussés. Ces hommes manipulateurs sont en souffrance et le silence de la mère participe au problème. Elle vit dans le déni et l’actrice Audrey Dana jouait en quelque sorte ma propre mère. La mienne est morte il y a trois ans et mon père lui interdisait à l’époque la moindre sortie avec une amie. Elle était sous sa coupe et l’avait accepté. On a tourné à Lyon, cadre de mon enfance et où habita longtemps Sorg Chalandon. »

Dans l’étouffoir du foyer

Avec Les émotifs anonymes, Profession du père constitue à ses yeux son film le plus personnel. « J’aimerais que des enfants d’aujourd’hui puisent en lui une consolation, lance Jean-Pierre Améris. Dans les films que je voyais à 13, 14 ans, j’avais trouvé un abri idéal merveilleux. Et j’aimais le cinéma d’horreur, qui faisait écho à la peur que j’éprouvais chez moi. Mon père disait : “Le monde est violent. Le cinéma aide à le comprendre, surtout quand tu viens d’un milieu modeste”. »

Il avait déjà mis en scène l’exubérant acteur belge en 2015 dans le remarquable Les émotifs anonymes, puis dans Une famille à louer cinq ans plus tard. « Cette fois, j’avais comme références les figures d’Alberto Sordiet de Vittorio Gassman, capables de jouer les monstres avec humanité.Poelvoorde rejoint cette troupe des grands fous qui n’ont pas peur d’embrasser l’excès des pires travers humains. Il m’a demandé : “Est-ce que tu l’as eu, ce père-là ?” De fait, un jour, il faut savoir se détacher et voir enfin ses parents comme de pauvres gens angoissés et frustrés. »

Le mécanisme de maltraitance psychologique est le sujet du film et du livre. Je suis un homme de fiction, mais quand le propos déborde sur le social, on est tous éclaboussés. Ces hommes manipulateurs sont en souffrance et le silence de la mère participe au problème. Elle vit dans le déni et l’actrice Audrey Dana jouait en quelque sorte ma propre mère.


Tout se passe à hauteur d’enfant, entre admiration, peur et amour pour cet homme tout-puissant que la vie a donné pour père au jeune garçon.

Afin d’incarner le petit Émile, il a choisi Jules Lefebvre, repéré dans le thriller Duelles du Belge OlivierMasset-Depasse en 2018. « Benoît disait avoir trouvé en lui un de ses meilleurs partenaires de jeu. Ils rigolaient ensemble. Moi, je pensais beaucoup aux 400 coups de François Truffaut en dirigeant le garçon. Il fallait qu’il s’amuse à jouer en ressentant et en transmettant des émotions avec sincérité. Les enfants sont des héros. Ils en prennent plein la tête. »

En grande partie situé dans le huis clos d’un appartement, mais aussi à l’école, dans les rues du Vieux-Lyon elles-mêmes apparemment coupées du monde extérieur, le film dépeint un étouffoir.

Cet appartement-là, Améris le voyait un peu comme celui du Locataire de Polanski, mais aussi comme la maison de The Conjuring 2, film d’horreur de James Wan sorti en 2016, où des entités démoniaques terrifient une famille. Cette peur diffuse dans la tête d’un enfant peut avoir une origine réelle ou fantasmagorique ; peu importe. C’est ce sentiment que le cinéaste cherchait à traduire. Profession du père représentait pour Jean-Pierre Améris son propre rapport avec la claustration. « Parfois, le foyer, cet endroit en principe rassurant, devient le théâtre de l’angoisse », résume-t-il.

Le film Profession du père sortira en salle le 12 novembre. 

À voir en vidéo