«Spencer»: la révolte d’une princesse

La gradation de l’introspection douloureuse de Diana est admirablement modulée, tant sur le plan narratif que dans le jeu de Kristen Stewart, qui disparaît sous les traits de la «princesse du peuple».
Photo: Elevation Pictures La gradation de l’introspection douloureuse de Diana est admirablement modulée, tant sur le plan narratif que dans le jeu de Kristen Stewart, qui disparaît sous les traits de la «princesse du peuple».

Le film Spencer (V.F.) revient sur une période clé de la vie de la princesse Diana. Kristen Stewart en est la vedette, et elle y est incandescente. Cette fiction biographique se présente comme un « conte construit autour de faits réels », une proposition qui permet des libertés par rapport à l’Histoire, certes, mais qui, surtout, permet au cinéaste une approche narrative et formelle dénuée de carcan. Ce n’est pas un hasard, Lady Di ayant de son vivant lutté pour se libérer du joug royal.

Avec Spencer, Pablo Larraín poursuit ce qui semble être la seconde phase de son œuvre. Après une majorité de films portés par des personnages masculins inusités, de Post Mortem à Neruda en passant par El Club, le cinéaste chilien propose un troisième portrait de femme hors normes, après Jackie et Ema. Paradoxalement, la structure est toute simple, avec un séjour mouvementé à Sandringham Estate décliné en trois actes.

Hors des murs de ce manoir monstrueusement vaste où Diana est pratiquement captive, l’atmosphère se transforme, la lumière éthérée du commencement du film se faisant grise et plombée, avant de revêtir une dimension quasi cauchemardesque. Du premier au troisième jour, la santé mentale de l’héroïne se dégrade : ses pensées morbides se meuvent en songes, avant que ceux-ci se manifestent en hallucinations.

Le prologue est épatant de maestria subtile. Dans la campagne anglaise au point du jour, on aperçoit au loin un convoi militaire transportant les victuailles royales. Sur la propriété, l’escouade de cuisine succède aux soldats. Beaucoup de monde affairé.

En parallèle, Diana conduit sur une route secondaire sans escorte, en retard et perdue. Un acte manqué ? Tout est là, d’emblée : le cirque royal qui s’agite et, à l’écart, Diana. Par la suite, Pablo Larraín s’avère habile à traduire les émotions complexes et parfois contradictoires qui minent Diana.

Scènes poignantes

 

En effet, autant Diana voudrait rejeter les diktats royaux qui l’oppressent, autant elle souffre de se sentir jugée à chaque détour (abordée sans faux-fuyant, sa boulimie semble être la seule chose qui lui procure une illusion de maîtrise). Il en découle un sentiment d’aliénation qui croît et qui culmine lors de ces trois jours charnières.

La gradation de cette introspection douloureuse est admirablement modulée, tant sur le plan narratif que dans le jeu de Kristen Stewart, qui disparaît sous les traits de la « princesse du peuple ».

Évidemment, la connaissance de son destin tragique rend plusieurs scènes poignantes. Comme lorsqu’elle discute avec son habilleuse et confidente (merveilleuse Sally Hawkins), notant qu’une fois que le temps a fait son œuvre, les monarques ne sont plus résumés qu’en un mot : William le Conquérant, Élisabeth la reine vierge, etc.

À terme, quel qualificatif lui sera attribué par l’Histoire, se demande-t-elle. La réflexion n’a rien de vaniteux, au contraire : mélancolique, vulnérable, Diana essaie alors de ne pas sombrer.

Touches brillantes

 

Visuellement exquis, le film est bourré de touches brillantes, comme ce livre que Diana trouve sur sa table de chevet : Anne Boleyn, princesse et martyre. Dès lors, elle multiplie les parallèles entre elle et la seconde épouse d’Henry VIII : « Elle a été accusée d’avoir un amant alors que c’est lui qui avait une maîtresse », relève Diana après avoir aperçu Camilla Bowles.

Camilla Bowles, qu’elle surnommera Jane Seymour, en référence à celle qui prit la place d’Anne Boleyn après que celle-ci eut été guillotinée : joyeuses pensées.

Le cinéaste évoque l’isolement dans lequel la protagoniste est plongée, par exemple en filmant de gros plans avec un objectif grand angle qui accentue la perspective et qui exacerbe la séparation entre Diana et son environnement. C’est ce personnel de cuisine qui, entrant dans la salle à manger en même temps qu’elle, devient l’espace d’une seconde une nuée dans laquelle Diana se noie. C’est également ce passage où, le matin de Noël, elle récupère un collier de perles identique à celui offert à sa rivale dans le salon déserté.

Idem pour la surveillance constante dont Diana fait l’objet alors qu’elle ne pense qu’à s’enfuir, et qui se traduit entre autres par toutes ces occurrences où l’on vient frapper à la porte des cabinets avec insistance après que Diana s’y fut réfugiée.

Véritable baume à ce calvaire lancinant : ses deux fils, qu’elle cajole et tente de protéger. Lors de la scène où ils s’amusent en pleine nuit, en toute clandestinité, le dialogue et l’émotion sont si naturels, si vrais, qu’on croirait le moment improvisé.

Avec Spencer, Pablo Larraín ne prétend pas livrer l’ultime et définitive vérité sur qui fut Diana. Son approche, à l’inverse de trop de productions à saveur biographique, consiste davantage à essayer de comprendre qu’à expliquer. La nuance est fondamentale.

À partir d’un scénario fouillé et érudit de Steven Knight, le cinéaste pose sur Diana un regard empreint d’une réelle empathie. Une qualité, si l’on en croit justement cette Histoire avec un grand H qui décide de tout, correspondrait assez à l’être humain que fut cette princesse-là.

Spencer (V.O., V.O. s.-t.f. et V.F.)

★★★★ 1/2

Drame de Pablo Larraín. Avec Kristen Stewart, Sally Hawkins, Timothy Spall, Sean Harris. Grande-Bretagne– États-Unis–Allemagne–Chili, 2021, 111 minutes. En salle.

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