«France»: le désarroi du clinquant

Léa Seydoux, ici journaliste de télévision aussi populaire que manipulatrice, peut être vibrante, mais elle demeure en surface de son jeu, une icône de glace, humanisée par la suite, bien que détachée d’elle-même.
Roger Arpajou 3B Productions Léa Seydoux, ici journaliste de télévision aussi populaire que manipulatrice, peut être vibrante, mais elle demeure en surface de son jeu, une icône de glace, humanisée par la suite, bien que détachée d’elle-même.

On attendait beaucoup de France, le plus récent film du Français Bruno Dumont, un des enfants chéris de la Croisette, lancé en compétition au Festival de Cannes. Le cinéaste de La vie de Jésus s’est depuis quelques années démarqué dans une veine de satire bouffonne, avec entre autres Ma Loute, si désopilant. Mais cet as de l’estoc semble avoir étrangement émoussé sa pointe dans un film qui veut pourtant piquer.

Le cinéaste épouse un registre conventionnel, collé aux dérives qu’il dénonce en glissant dans la production classique aux effets et propos appuyés. Par-delà quelques flashs réussis et l’envie de dénoncer, on sent pourtant Bruno Dumont mal à l’aise dans cet univers étranger. Car le thème de la gloire alliée au gel des émotions et à la superficialité a été cent fois traité. Dumont montre le vide en épousant ses codes à travers le parcours d’une femme-image.

En vedette et en maints gros plans : Léa Seydoux, ici journaliste de télévision aussi populaire que manipulatrice. Belle, élégante, sûre d’elle, séductrice lors d’une conférence de presse assez drôle d’Emmanuelle Macron, France de Meurs fait exploser les cotes d’écoute. La reine du Tout-Paris distribue les autographes, sourit sur les égoportraits à la ronde. Même en zones de guerre et sur un bateau de migrants illégaux, la dame multiplie les mises en scène au mépris des réalités du terrain, montre son beau profil.

Dans son superbe appartement, son couple s’étiole, son fils se détache. Tout n’est que poudre aux yeux. Dumont joue d’effets de contraste, mais les images du film sont trop clinquantes. La musique de Christophe apporte un supplément d’âme, pour ainsi dire.

Les gouffres du vedettariat et des médias spectacles, tous pourris, sont ici dénoncés de manière frontale, brutale et moralisante, comme l’aliénation pure du public. France, aussi le prénom de la journaliste, devient l’allégorie du pays en perte de repères sous l’assaut de la médiocrité ambiante, mais le cinéaste cherche le ton juste en tâtonnant.

Léa Seydoux, qui peut être vibrante, demeure ici en surface de son jeu, une icône de glace, humanisée par la suite, mais détachée d’elle-même. Blanche Gardin, en assistante cynique et admirative de son idole, se révèle bien plus mordante que l’actrice principale. Benjamin Biolay, en mari humilié, hérite d’un rôle en creux.

Le sort de France bascule après qu’elle a blessé un jeune motocycliste en conduisant. La voici déstabilisée au chevet de la famille éprouvée, bientôt dépressive, quittant l’emploi qui la faisait briller. Avant d’atterrir dans un centre de santé alpin. Un jeune homme faussement innocent lui plaît. Ce segment-là, quoique mélo, est tendre. Le rythme se détend. La lumière surgit des montagnes. La caméra, grisée de paysages magiques, devient sublime. Mais les tons du film changent trop souvent, sautant de la comédie à la romance, puis au drame, sans vrai liant pour éclaircir la sauce, si ce n’est l’évolution de l’héroïne à laquelle elle-même ne croit qu’à moitié.

Au retour à Paris, les masques tombent. Celui du jeune séducteur aussi. Un accident de famille ajoute au chemin de croix de la pénitente. La journaliste étoile retrouvera sa tribune, avec la pleine conscience de tricher. Reste l’impression d’avoir été convié à une mise en abîme de miroirs réfractant nos sociétés de façade, faute de pouvoir y plonger.

France

★★★

Comédie dramatique de Bruno Dumont. Avec Léa Seydoux, Blanche Gardin, Benjamin Biolay, Emanuele Arioli. France, 2021, 134 minutes.

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