«Eternals»: Chloé Zhao engloutie par Marvel

Avec sagesse, la cinéaste Chloé Zhao privilégie Sersi (Gemma Chan, correcte) comme protagoniste. Exception faite peut-être de Phastos (Brian Tyree Henry, émouvant),  les autres personnages n’ont droit, peu ou prou, qu’à une seule scène censée expliquer qui  ils et elles  sont vraiment.
Sophie Mutevelian Marvel Studios Avec sagesse, la cinéaste Chloé Zhao privilégie Sersi (Gemma Chan, correcte) comme protagoniste. Exception faite peut-être de Phastos (Brian Tyree Henry, émouvant), les autres personnages n’ont droit, peu ou prou, qu’à une seule scène censée expliquer qui ils et elles sont vraiment.

Ils vivent incognito sur la Terre depuis des millénaires. On les appelle les Éternels. Agissant sous l’égide d’une entité cosmique appartenant à la race des Célestes, ils ont pour mission de protéger l’humanité de monstres nommés Déviants. Ils sont dix et possèdent des pouvoirs distincts. Tirés des comics Marvel, ils font dans Eternals (Éternels), de Chloé Zhao, leurs débuts au grand écran, venant ainsi grossir les rangs de l’Univers cinématographique Marvel (UCM).

Pour mémoire, ce 26e film s’inscrit au sein de la phase 4 dudit univers. Dès l’annonce de la mise en chantier d’Eternals, le choix pour en tenir la barre de Chloé Zhao, lauréate des Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisation pour Nomadland, retint l’attention. L’UCM a toujours retenu les services de cinéastes compétents ou franchement doués, mais jamais à ce point.

Or, comme l’indiquait le président de Marvel Studios, Kevin Feige, en conférence de presse, Eternals est censé marquer un jalon, une nouvelle et « audacieuse » étape dans la saga au long cours. Cela se traduit dans le film par : une première scène de sexe (chaste), un premier baiser entre conjoints de même sexe (bis), une distribution jamais aussi variée en matière d’héritage culturel et d’âge, une première superhéroïne sourde… Trois Éternels masculins dans les comics sont en outre devenus féminins dans le film.

Bref, le souci de diversité — culturelle, sexuelle, corporelle, générationnelle, « expérientielle » — est admirable.

Récit conventionnel

 

Hélas, il en va autrement sur le plan narratif. Car si le désir de permettre à davantage de gens de se reconnaître à travers une représentation plus diversifiée suscite l’enthousiasme, l’absence d’innovation dans le récit frustre. On reste dans les schèmes narratifs archiconnus, tels cette trahison de la dernière heure qu’on voit venir dès la première, et cet enjeu ultime tenant pour une énième fois à la survie ou l’anéantissement de l’humanité. Le salut, évidemment, passera par la solidarité.

Cela étant, la nature conventionnelle du message et des grandes lignes ne constitue pas l’écueil principal. Le problème fondamental du film est qu’il est surpeuplé. Puisqu’il y en a trop à traiter, les personnages ne sont, pour la majorité, qu’esquissés.

Avec sagesse, Chloé Zhao, qui cosigne le scénario avec Patrick Burleigh, Ryan Firpo et Kaz Firpo (ça fait beaucoup de monde), privilégie Sersi (Gemma Chan, correcte) comme protagoniste. Exception faite peut-être de Phastos (Brian Tyree Henry, émouvant), les autres personnages n’ont droit, peu ou prou, qu’à une seule scène censée expliquer qui ils et elles sont vraiment. Par exemple : ce passage lors duquel Kingo (Kumail Nanjiani, amusant) fait remarquer à Sprite (Lia McHugh, investie) qu’elle est comme la Fée clochette dans Peter Pan.

Le reste du temps, les personnages se perdent dans l’ensemble en débitant du dialogue explicatif confus. C’est particulièrement frustrant pour ce qui est de Thena, qu’incarne Angelina Jolie avec conviction. Le potentiel de ce personnage est riche, mais à peu près inexploité.

Triangle amoureux fade

 

À l’inverse, trop d’importance est accordée à un triangle amoureux parmi les plus fades qu’on ait vus. Entre Ikaris (Richard Madden, terne), un Éternel tourmenté, et Dane (Kit Harington, sans relief), un humain compréhensif jusqu’à la nausée, le cœur de Sersi balance. Cela alors qu’elle essaie d’occuper un rôle de leader pour lequel elle ne se sent pas préparée. Cette dimension « récit initiatique » est plus intéressante, mais à peine, les tergiversations à n’en plus finir imposées à Sersi par le film finissant par lasser.

C’est qu’avec ses 157 minutes, Eternals paraît parfois interminable. C’est d’autant plus paradoxal que, compte tenu du nombre de personnages justement, davantage de temps aurait été requis. De fait, les précédents superhéros Marvel, d’Iron Man à Black Panther en passant par Captain America, Ant-Man, Captain Marvel et Doctor Strange, ont eu droit à une aventure solo d’introduction avant d’être lâchés dans les pots-pourris superhéroïques que sont les films Avengers.

Peut-être est-ce en partie imputable à la réussite de WandaVision, de The Falcon and the Winter Soldier et de Loki, mais il reste que le format minisérie aurait sans doute été plus approprié pour la bande des dix au cœur d’Eternals.

Effets inégaux

 

Note d’ordre technique : habituellement une force dans ces superproductions, les effets spéciaux s’avèrent inégaux. Les scènes filmées devant des écrans verts remplacés ensuite par divers panoramas sont les pires, avec halos souvent très apparents autour des acteurs. Rien pour favoriser l’immersion.

Le plus décevant toutefois est de constater que le talent immense de Chloé Zhao a été englouti dans la machine Marvel. On décèle des bribes du réalisme poétique qui caractérise son cinéma dans les scènes tournées dans le Dakota du Sud, mais même là, le montage haché tue le lyrisme. Une grosse déception.

Éternels (V.F. de Eternals)

★★

Aventures de Chloé Zhao. Gemma Chan, Richard Madden, Kumail Nanjiani, Brian Tyree Henry, Salma Hayek, Angelina Jolie, Don Lee, Lia McHugh, Lauren Ridloff, Kit Harington, Barry Keoghan. États-Unis, 2021, 157 minutes. En salle.

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