Jason Brennan et l’horreur intérieure

Mathieu (Samian) est un chirurgien à qui tout sourit en apparence. Mais sa vie prend une mauvaise tournure. S’agirait-il de la malédiction du Wendigo? «L’inhumain», de Jason Brennan, plonge au cœur de cette légende... ou réalité pour certains.
Photo: Nish Media Mathieu (Samian) est un chirurgien à qui tout sourit en apparence. Mais sa vie prend une mauvaise tournure. S’agirait-il de la malédiction du Wendigo? «L’inhumain», de Jason Brennan, plonge au cœur de cette légende... ou réalité pour certains.

Si vous l’apercevez, détournez le regard et fuyez. Dès lors qu’il vous remarque, il ne vous lâchera plus tant qu’il ne vous aura pas dévoré corps et âme. Figure légendaire chez les Premières Nations, le Wendigo aurait jadis été un homme contraint au cannibalisme pour survivre. Cet acte contre nature l’aurait métamorphosé en un esprit polymorphe malveillant à jamais affamé. Dans son film L’inhumain, présenté en primeur au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, Jason Brennan revisite le mythe en l’actualisant.

Le projet est né d’un attrait de longue date pour ce monstre dont il vaut mieux éviter de croiser la route en forêt.

« Mon père est autochtone de Kitigan Zibi, et ma mère est québécoise de Maniwaki, explique le cinéaste Anishinaabé rencontré à Rouyn-Noranda. Mon père a grandi dans la communauté, mais, plus jeune, il l’a quittée pour aller travailler aux États-Unis avant de revenir. Ma mère est tombée malade quand j’étais jeune, donc j’ai habité à Kitigan Zibi pendant quelques années. De 10 ans à 26 ans, j’ai passé mes étés là-bas, travaillé là-bas. L’histoire du Wendigo, on se la contait autour d’un feu pour se faire peur. Par contre, si tu en parles à des aînés, pour eux, ce n’est pas une légende, mais une réalité. »

Dans L’inhumain, le chanteur et comédien Samian incarne Mathieu, un neurochirurgien à qui tout sourit : adulé dans la profession, il a une femme, Julie (Véronique Beaudet), et un garçon, Lucas (Louis Gallant), qu’il adore.

Or, derrière cette façade lisse, rien ne va plus pour Mathieu. Un divorce est imminent, et son père vient de décéder au terme d’une longue maladie. À moins qu’il ne se fût agi d’une malédiction ?

Troublé, Mathieu est soudain tenaillé par un souvenir jusque-là enfoui. Un soir, enfant, il découvrit un chevreuil déchiqueté dans le cabanon avant de repérer un Wendigo en train de se repaître dans un coin. Assailli par le Wendigo peu après, le père de Mathieu ne fut plus tout à fait le même par la suite. Et voici que Lucas dessine quelque chose qui ressemble un peu trop au monstre…

Un vide dévorant

 

Qu’est-ce que le Wendigo, au fond ? « Moi, ce qui me fascine, en fait, c’est le message derrière le Wendigo. »

Jason Brennan élabore sa pensée en évoquant la dimension métaphorique du Wendigo.

 

« Je suis né de deux cultures, et le système colonialiste fait souvent en sorte qu’on est… écartelés. »

Le cinéaste mentionne à nouveau son père au moment de quitter sa communauté. « Il y a également des similitudes entre Mathieu et moi. Mathieu est quelqu’un qui s’est perdu, qui a cherché à combler un vide en lui avec le succès, avec des possessions matérielles… Mais le matériel, à la base, chez les Autochtones, ça n’existe pas. C’est venu au fil des années : un Autochtone déraciné va essayer de combler, de combler… »

Ici, le Wendigo éternellement affamé devient en quelque sorte une manifestation de ce vide abyssal qui dévore Mathieu de l’intérieur. En extrapolant, il est également permis de voir dans le Wendigo la part d’ombre que Mathieu porte en lui — que nous portons tous en nous — et qui peut le consumer s’il n’y prend pas garde.

Jason Brennan opine, précisant : « J’ai fait attention à la manière dont le récit du Wendigo est amené dans le film. Parce qu’encore aujourd’hui, il y a beaucoup d’aînés qui croient qu’il ne faut pas en parler. C’est encore très ancré. Dans l’Ouest, il y a des communautés qui ne veulent rien savoir de conter cette histoire-là. Dans notre cas, l’amie qui m’a aidé pour l’aspect linguistique du film s’est assurée qu’on fasse un smudge [une cérémonie de purification] avant le tournage, afin qu’on soit protégés. »

À cet égard, lorsqu’on lui demande quels furent les principaux défis de la production, Jason Brennan sourit. « Honnêtement, on n’a eu aucun problème. J’étais hyperpréparé, j’avais tout “storyboardé”… On a tourné ce film-là sous le radar. C’était un peu un trip. »

Un vieux rêve

 

Un beau trip, puisqu’avec L’inhumain, Jason Brennan se trouvait à concrétiser un vieux rêve.

« C’est mon premier long métrage comme réalisateur, mais je produis depuis longtemps. Dès le départ, je désirais être scénariste et réalisateur, mais à l’époque, il y a quinze ans, il n’y avait pas de producteur autochtone, alors j’ai mis ce chapeau-là. »

Jason Brennan soutint ainsi d’autres cinéastes autochtones dans leurs projets de réalisation, notamment en produisant les deux films de Sonia Bonspille Boileau, Le dep et Rustic Oracle.

Le tournage de L’inhumain s’est déroulé à l’automne 2020, pendant la pandémie. Une poignée de scènes furent filmées à Longueuil. Cependant, la majorité de l’action, qui inclut pour le neurochirurgien en crise un retour au bercail chez sa mère (Sonia Vigneault), un séjour au camp de chasse familial, et maintes poursuites à travers bois et forêts, fut tournée à Kitigan Zibi, à Maniwaki et dans les environs.

« Je suis conscient que si j’ai de telles occasions, c’est grâce à ma culture. Donc, pour moi, c’est important de redonner à ma communauté. De toute façon, je ne me verrais pas tourner une histoire qui est si propre à ma communauté ailleurs que sur place. »

Ce parti pris communautaire se manifeste de diverses façons dans le film.

 

« Le récit en Anishinabemowin au tout début est issu de la tradition orale et est consigné dans un des recueils du centre culturel [de Kitigan Zibi]. La voix est celle de ma tante, et le récit est celui de ma grand-tante, Madeleine Buckshot, qui relate comment elle a entendu parler du Wendigo. »

La filière familiale est en l’occurrence importante dans L’inhumain. De fait, dans l’élaboration de plusieurs personnages, Jason Brennan confie s’être inspiré de proches. « Par exemple, le père de Mathieu qui parle peu, mais sait beaucoup de choses, c’est mon oncle. »

Une vision autochtone

 

Présent dans presque toutes les scènes, hormis les retours en arrière où le petit Odeshkun Thusky prend le relais dans le rôle de Mathieu, Samian ne fut, semble-t-il, guère difficile à convaincre.

« Quand j’ai approché Sam, je lui ai simplement demandé s’il voulait participer à un film sur le Wendigo dans lequel il se ferait courir après dans le bois par une fille en costume, et il a tout de suite embarqué. »

Pour le compte, Jason Brennan simplifie en ce qui a trait à « la fille en costume », puisque la créature dans son film est très réussie. Elle résulte d’un mélange de maquillages prosthétiques et d’effets visuels ajoutés en postproduction, lesquels créent l’illusion d’émanations de fumée s’échappant en permanence du monstre, par tous ses pores. Cette étape ultérieure nécessita à elle seule près de six mois de travail.

Et pour une rare fois au cinéma, comme dans le récent Antlers, tiens, le Wendigo n’a pas de panache. À la mention de ce détail, Jason Brennan sourit de nouveau : « Ça, ce n’est pas une vision autochtone du Wendigo. »

Le film L’inhumain paraîtra en 2022. D’ici là, prenez garde au Wendigo, qui désormais, ne se confine plus à la forêt. En ville, on peut, paraît-il, l’entendre, certaines nuits… « La plupart du temps, il se contente de siffler… Si vous l’entendez parler, que vous vous adressez à lui et qu’il vous répond, alors vous mourrez. »

François Lévesque est à Rouyn-Noranda à l’invitation du FCIAT. 

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