Chloé Zhao apporte une diversité accrue à Marvel

L’actrice Gemma Chan (à gauche) et la réalisatrice Chloé Zhao sur le tournage d’«Eternals»
Photo: Sophie Mutevelian Marvel Studios 2021 L’actrice Gemma Chan (à gauche) et la réalisatrice Chloé Zhao sur le tournage d’«Eternals»

Après plus d’une douzaine d’années et vingt-cinq films produits, on serait en droit de penser que l’Univers cinématographique Marvel sera bientôt à court de superhéros. À l’affiche le 5 novembre, Eternals (Éternels), vingt-sixième opus de la saga au long cours, rappelle qu’il reste au contraire une foule de personnages issus des comics à porter au grand écran. Dans un désir de marquer un certain renouveau, Marvel s’est assuré la collaboration de Chloé Zhao, lauréate des Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisation pour Nomadland.

« Dans un monde post-Infinity Saga, Nate Moore [qui coproduit le film] et moi voulions franchir une nouvelle étape audacieuse qui dirait : “Vous ne savez pas encore tout de l’Univers. Il y a ces dix superhéros spectaculaires que vous n’avez jamais rencontrés et qui étaient ici tout ce temps” », explique Kevin Feige, président de Marvel Studios et chef de la création au sein de l’Univers cinématographique Marvel (UCM) lors d’une conférence virtuelle à laquelle participaient la réalisatrice et la plupart des vedettes.

Créés par les Célestes, sorte d’êtres suprêmes, les Éternels sont des extraterrestres vivant incognito sur Terre depuis des milliers d’années. Leur mission consiste à protéger les humains d’une espèce aussi mystérieuse que monstrueuse : les Déviants.

Chloé Zhao esquisse un sourire au souvenir de sa rencontre initiale avec les bonzes de Marvel. Plutôt que de chercher à les rassurer en détaillant comment elle filmerait telle et telle séquence d’action à effets spéciaux, elle leur récita un poème de William Blake : Augures d’innocence.

« Dans ce poème, Blake essaie de faire comprendre qu’on peut percevoir la beauté infinie du Cosmos à l’intérieur des plus petites choses se trouvant sur Terre, note la cinéaste. Ma vision du film aspirait à traduire cette échelle ; quelque chose d’aussi immense que la création du Soleil et d’aussi infime que le murmure des amants. »

On songe ici à une rare (la première ?) séquence dans l’UCM où l’on voit deux personnages, Sersi et Ikaris, faire — chastement — l’amour.

Une qualité enfouie

Superhéroïne récalcitrante, Sersi est en l’occurrence la protagoniste du film. Gemma Chan (Crazy Rich Asians) l’interprète. « Sersi n’a pas les pouvoirs les plus spectaculaires ou les plus extravagants […] Ce qu’elle a en revanche, c’est de l’empathie et une réelle affinité pour le genre humain. Elle est un esprit libre. J’ai aimé effectuer ce voyage avec elle… Ultimement, elle devient sa propre personne et développe son propre pouvoir. C’est un peu un récit initiatique, même si Sersi est âgée de milliers d’années. »

S’ils sont distincts dans leurs pouvoirs respectifs justement, les Éternels demeurent très soudés, peu importe le temps écoulé depuis qu’ils se sont vus. Ce lien privilégié est l’un des éléments qui ont interpellé Angelina Jolie, interprète de Thena, qui dans le film est aux origines du mythe de la déesse de la guerre Athena.

« Je suis une grande admiratrice de l’Univers cinématographique Marvel, une grande admiratrice de Chloé, et lorsqu’on m’a parlé de la distribution, de ce que serait cette famille, j’ai tout de suite voulu en être. À ce stade, je ne savais à peu près rien de l’intrigue ou de qui je jouerais. Un aspect pour lequel Chloé est réputée, c’est sa capacité à insuffler de la réalité à ses films. »

De poursuivre la star, ce réalisme est entre autres tributaire d’un flair qu’a la cinéaste pour choisir des interprètes qui, parfois à leur insu, possèdent une qualité proche de celle du personnage. Le contexte fantastique, à des lieues de l’authenticité quasi documentaire des films précédents de Chloé Zhao, Songs My Brother Taught Me, The Rider (Le cowboy) et Nomadland, est accessoire.

« Cette qualité enfouie en nous grandit dans le film, poursuit Angelina Jolie. Thena est peut-être le personnage le plus hors de l’ordinaire que j’ai joué Pourtant, mes enfants trouvent que c’est celui qui est le plus proche de moi. Elle a cette vulnérabilité et cette façade invincible, et doit conjuguer les deux… »

Elles se sont reconnues

L’un des buts avoués des producteurs et de Chloé Zhao avec Eternals était de faire en sorte que davantage de fans puissent se reconnaître à l’écran. De fait, ce qui frappe d’emblée l’imaginaire, c’est la diversité de la distribution. Hormis Gemma Chan et Angelina Jolie, le générique compte Salma Hayek (Ajak), Brian Tyree Henry (Phastos), Richard Madden (Ikaris), Kumail Nanjiani (Kingo), Lia McHugh (Sprite), Don Lee (Gilgamesh), Lauren Ridloff (Makkari), qui est sourde…

La diversité est ainsi culturelle, générationnelle, corporelle, « expérientielle »… La faction des spectateurs qui trouvent déjà l’UCM trop woke n’a qu’à bien se tenir.

Visiblement ravie, Salma Hayek avoue s’être pincée lorsque Chloé Zhao l’a contactée pour le rôle d’Ajak, l’un des trois héros, avec Makkari et Sprite, qui sont passés de masculin dans les comics à féminin dans le film.

« J’ai toujours rêvé grand — je ne me serais pas retrouvée ici autrement, confie Salma Hayek. Dans mes grands rêves, je me voyais incarner une superhéroïne, travailler avec les meilleurs cinéastes du monde, jouer dans de gros blockbusters, mais aussi dans des films artistiques dotés d’une profondeur… Mais ça ne s’est pas vraiment produit. Tu te bats pour ça dans la vingtaine, dans la trentaine, puis dans la quarantaine tu te dis : “Tant pis ! Ils ne comprennent pas ! Ils ne voient pas que j’aurais été géniale ! Qu’ils aillent se faire voir, je vais faire un enfant !” Et tu abandonnes. Mais soudain, au milieu de la cinquantaine, une cinéaste brillante te donne l’occasion de faire tout ça : jouer une superhéroïne dans un blockbuster qui a aussi des qualités artistiques et une profondeur. J’avais donc tort : tout est possible. »

Comme tu es

Lancée dans son intervention, le temps fort de la conférence, la vedette du film Frida est passée du rire aux larmes : « Pensez-y ! Je suis une petite Mexicaine à gros nichons dans la mi-cinquantaine : je ne corresponds pas à l’image qu’on se fait d’une superhéroïne. Récemment, j’ai croisé une mère latino et ses trois filles, et elles étaient toutes costumées en Ajak. C’était si émouvant de voir qu’elles s’étaient reconnues. »

Même son de cloche du côté de Brian Tyree Henry, dont le personnage, Phastos, retrouve sa foi en l’humanité en fondant une famille homoparentale, avec à la clé un premier baiser entre conjoints de même sexe pour Marvel.

« Phastos est antérieur à tout et a été témoin des turpitudes de l’humanité, mais il choisit quand même l’amour. Il choisit d’avoir une famille même s’il devra peut-être se résoudre à la voir mourir… Vous savez, je m’intéresse à l’image des hommes noirs au cinéma, à comment nous sommes dépeints. Il y a tellement eu de portraits où le pouvoir nous est enlevé, où nous sommes impuissants… Chloé et Nate nous redonnent du pouvoir », estime Brian Tyree Henry, qui souligne en outre l’acceptation totale à son égard manifestée par la cinéaste.

« Lorsque Chloé m’a proposé de jouer un superhéros, j’ai spontanément demandé : “Combien de livres dois-je perdre ?” Elle m’a répondu : “Quoi ? Nous te voulons exactement comme tu es.” Là encore, en tant qu’homme noir, qu’on me regarde et qu’on me dise “nous te voulons exactement comme tu es”, je n’avais jamais vécu ça. Je me suis revu enfant, regardant tous ces films de superhéros et n’en voyant aucun refléter qui j’étais… »

En ces temps incertains, Brian Tyree Henry espère qu’à l’instar de Phastos, les gens retrouveront foi dans le genre humain, estimant que celui-ci vaut d’être sauvé, qu’il recèle beaucoup de bonté et de beauté. En revisitant le poème de William Blake, on tend à donner raison à l’acteur : « Voir un monde dans un grain de sable / Et un Ciel dans une Fleur sauvage / Tenir l’Infini dans la paume de la main / Et l’éternité dans une heure. »

Le film Eternals prend l’affiche le 5 novembre.

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