«Une révision», liberté de dialoguer

Les acteurs Nour Belkhiria et Patrice Robitaille
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les acteurs Nour Belkhiria et Patrice Robitaille

Dans un cégep de Montréal, Étienne enseigne la philosophie, celle de Spinoza en particulier. Passionné, il adore autant sa matière que ses élèves. Mais voici qu’un jour, l’une d’elles, Nacira, s’oppose à la note reçue pour sa dissertation. Motif de l’échec : elle cite le Coran, alors que la consigne interdisait le recours à des textes religieux. Saisie du dossier, l’administration invite Étienne à revoir la note, avec menace implicite de licenciement s’il n’obtempère pas. Présenté en ouverture du festival Cinemania le 2 novembre, Une révision est le premier long métrage de Catherine Therrien.

Le scénario a été coécrit par Louis Godbout et Normand Corbeil, eux-mêmes anciens professeurs de philosophie. C’est Denys Arcand qui, après l’avoir lu, l’a montré à sa conjointe productrice, Denise Robert. Celle-ci, à son tour, l’a fait lire à Catherine Therrien.

« Ce qui est d’actualité dans le film, ce n’est pas seulement le rapport houleux, la prise de position des deux protagonistes, mais aussi l’instrumentalisation par l’établissement de ce discours d’inclusion à tout prix », explique la réalisatrice lors d’une conférence tenue après la projection de presse lundi.

Photo: Adil Boukind Le Devoir La réalisatrice Catherine Therrien

Ainsi, dans Une révision, non pas deux, mais trois visions s’affrontent sur fond de liberté de l’enseignement.

« Ce thème-là, l’inclusion à tout prix, l’instrumentalisation de la bien-pensance, du discours politiquement correct, ça m’intéressait beaucoup », poursuit la cinéaste.

Rien à moitié

Tandis qu’entre Étienne (Patrice Robitaille) et Nacira (Nour Belkhiria) se poursuit par intermittence un vrai dialogue, concept au cœur du film, l’un et l’autre deviennent sans le vouloir des pions dans une joute qui les dépasse tous les deux.

« Louis et moi avons stylisé l’état des choses en enseignement, révèle Normand Corbeil. On s’en va vers cet horizon-là dans certains collèges : la réussite garantie, “faites-vous-en pas, ce qui compte, c’est que vous alliez plus loin, peu importe comment …” »

Dans le film, Sylvie (Édith Cochrane), la directrice des études qui a Étienne dans sa mire professionnelle, laisse le professeur coi en lui apprenant qu’un projet d’autocorrection des travaux par les étudiants est en chantier. À un moment, on assiste à l’installation d’un panneau invitant les étudiants à participer à l’élaboration des plans de cours.

Tout cela relève cependant davantage du contexte que du sujet. À la base, de préciser Louis Godbout, il y avait ce désir de mettre en scène une vieille opposition, celle « entre la raison et la croyance, entre le savoir et la foi ».

« On peut être philosophe à moitié et croyant à moitié, estime-t-il. Mais ce qui distingue Étienne et Nacira, et qui fait qu’ils sont très proches l’un de l’autre, c’est qu’ils ne font rien à moitié. Étienne est un philosophe radical, spinoziste, qui croit au travail de la raison et au salut par la raison, alors que Nacira, elle, sa foi n’est pas ardente, mais elle est exigeante ; elle ne veut pas faire semblant de croire […] Ce qui l’amène à questionner, à douter, et à chercher un adversaire, et en même temps un confident, à sa hauteur. »

Moderne et courageuse

Pour la comédienne Édith Cochrane, le film est en l’occurrence un baume.

« Dans cette société polarisée, on voit tout à coup deux discours opposés, rigides, entre lesquels un dialogue s’installe, avec beaucoup d’amour. »

Une vision partagée par Catherine Therrien, qui insiste : « On a fait un film qui oppose deux êtres de convictions, et non un film qui oppose un prof blanc et une étudiante musulmane : c’est pas ça. »

D’ailleurs, on comprend que le scénario a été longuement travaillé afin d’y inscrire autant d’authenticité et de nuances que possible. Catherine Therrien mentionne une amie enseignante, qui est musulmane : « Je l’appelle mon amie croyante. Elle nous a aidés à comprendre le personnage de Nacira, sa réalité : la famille immigrante, le père de famille monoparentale algérien… Il y a beaucoup de stock pour lequel je voulais une interlocutrice plus à même de me parler de cette réalité-là. »

L’actrice Nour Belkhiria a également participé au développement de son personnage. Elle qualifie Nacira de moderne et de courageuse.

« J’étais emballée d’auditionner pour un personnage comme ça, qui n’est pas cliché. Ça faisait du bien qu’un personnage de confession musulmane soit dépeint d’une manière moins caricaturale que ce qu’on voit d’habitude. Elle est dans une approche pacifiste, mais est très tourmentée, et même si elle est parfois dure dans ses mots envers Étienne, il y a beaucoup d’admiration et d’envie pour la liberté que la philosophie apporte : la liberté de pensée. »

C’est ce qui constitue, selon Nour Belkhiria, l’objectif ultime de Nacira.

« Parce que c’est ça, le tabou : quand tu es d’une certaine religion, tu n’as pas le droit de te poser certaines questions », argue-t-elle.

Là encore, le film ne porte pas de jugement d’ordre religieux. Il remet plutôt en question les motivations de la structure administrative, qui vient accuser et juger Étienne sans trop se soucier de ce que souhaite Nacira, la principale intéressée dans l’affaire.

« Le carcan n’est pas là où l’on croit, résume Catherine Therrien. Le carcan dans le film, ce n’est pas l’islam, c’est l’établissement qui garantit la réussite à tout prix, c’est le clientélisme. Le personnage de Nacira est très bien intégré, mais il se fait infantiliser, instrumentaliser par des gens qui ont un bon fond : Sylvie a à cœur la réussite de ses étudiants, mais cette réussite-là, elle est garantie. »

Une main tendue

Aux dires de Louis Godbout, Une révision n’est pas là pour provoquer ou prendre une position politique, mais pour dénoncer ce qu’il appelle la facilité.

« La facilité, c’est ce qui rassemble au fond tous les antagonistes d’Étienne et de Nacira : il y a une différence entre croire, avoir des principes, et croire que l’on croit. Ça vaut pour la croyance religieuse […] et ça vaut aussi pour les principes — je ne veux pas entrer dans ce débat-là — qu’on rassemble sous le terme “wokisme” : il y a des choses qui sont très valables là-dedans, mais il y a une différence entre y croire vraiment et adopter un discours de surface. »

À nouveau, sur ce plan, le film ne vise pas les étudiants ou quelque faction militante, mais bien l’établissement et ses tenants.

« J’ai l’impression que dans l’enseignement, il y a une peur… Les établissements se libèrent de leur imputabilité, et cette frilosité-là donne lieu à des situations qui peuvent être absurdes », note Patrice Robitaille, qui conclut du même souffle à propos d’Étienne et Nacira : « C’est tellement une main tendue, un échange. À la fin, les deux personnages ont évolué. »

Le film Une révision prendra l’affiche le 4 novembre.

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