«Ma Zoé»: ma fille, ma bataille

Julie Delpy (à gauche) et Sophia Ally dans «My Zoé»
Photo: TVA Films Julie Delpy (à gauche) et Sophia Ally dans «My Zoé»

Isabelle (Julie Delpy), une généticienne installée à Berlin, est la maman de la petite Zoé (Sophia Ally), sept ans. Elle tente d’en partager la garde tant bien que mal avec le père, James (Richard Armitage), dont elle est divorcée et qui ne facilite pas les choses. Il lui reproche de donner trop de place à un travail auquel il ne croit pas et la considère comme une mauvaise mère. Cette enfant, qui est « l’amour de [sa] vie », se retrouve subitement à l’hôpital, dans le coma, à la suite d’une hémorragie cérébrale. Mais, face à cette perte insoutenable qui s’annonce, Isabelle refuse de dire adieu à sa fille et de la laisser partir.

En habituée du cinéma d’auteur — en tant qu’actrice elle a fait ses débuts sous la direction de Jean-Luc Godard, avant d’être dirigée par Leos Carax et Bertrand Tavernier, pour ne citer qu’eux —, Julie Delpy a réalisé des films qui se sont toujours distingués par leurs scénarios. Par leur qualité, bien sûr, mais aussi par quelques traces de plume qui caractérisent sa signature. Toujours, ils sentent le vécu.

C’est encore une fois le cas avec My Zoé, septième long métrage de l’actrice, réalisatrice et scénariste. Foncièrement cosmopolite, au même titre que Delpy, l’œuvre surfe une fois encore entre les langues et les pays de ses personnages comme de leurs interprètes, passant de l’anglais au français, à l’allemand, au russe. Une histoire aussi très personnelle, la réalisatrice ayant écrit ce nouveau film alors qu’elle traversait son propre divorce. La séparation d’avec le père de son fils et son observation minutieuse du comportement de son enfant dans cette situation confèrent toute sa crédibilité à la première partie de ce film en trois actes.

Acte I : la tendresse

Le premier acte se centre d’abord sur le déchirement d’un couple et sur Isabelle qui se débat entre sa parentalité, son ex-mari hostile et son travail. Cette première partie met en avant, au milieu de l’adversité qui jalonne la vie d’Isabelle, la tendresse infinie qu’elle porte à sa fille. C’est cette même tendresse qui constitue la seule et unique musique du film. Il s’agit d’une chanson, la My Zoé du titre, que le personnage de Julie Delpy chante pour endormir sa fille. Zoé constitue littéralement la seule musique à ses yeux, une manière particulièrement délicate pour la réalisatrice de montrer l’ampleur de l’amour qu’une mère porte à son enfant. La complicité frappante entre Julie Delpy, à l’interprétation irréprochable, et la toute jeune Sophia Ally touche assurément une corde sensible.

Très cohérente dans sa mise en scène, Delpy dresse aussi, par le travail des décors, une opposition forte entre l’univers relié à Zoé et aux enfants en général et le reste du monde. En face d’un univers d’adulte froid, terne, voire déshumanisant, tout ce qui touche à la fillette introduit des cocons de douceur, de chaleur, de tendresse. L’appartement d’Isabelle, le seul où l’on voit la chambre de Zoé, avec ses teintes pastel colorées, s’affiche comme le parfait opposé de celui du père, dont on ne voit qu’un espace de travail gris béton, mais surtout du milieu médical dans lequel Isabelle travaille et dans lequel va atterrir la petite.

Acte II : le drame

L’hôpital pousse la déshumanisation pointée par Delpy à son paroxysme. Cela commence par une infirmière qui préfère fuir plutôt que d’entendre parler de Zoé comme d’un individu, et ça se poursuit avec la froideur généralisée, depuis les médecins complètement détachés jusqu’aux pièces aseptisées. La réalisatrice place ici ses personnages dans des bocaux, comme s’ils étaient des spécimens à l’étude, des cobayes, qu’on observe à travers la vitre. Ces bocaux lui donnent aussi l’occasion de servir la scène la plus poignante entre les deux parents, comme confinés, qui remontent le fil de leur couple dans un duel à mort pour trouver un responsable au drame actuel.

Acte III : la quête

Bien au-delà du drame familial, Julie Delpy amène son écriture dans des territoires jusqu’alors inexplorés par elle grâce au troisième acte du film. La réalisatrice y donne à sa scientifique une quête qui touche à la métaphysique et qui s’interroge sur ce qui fait l’être humain et son unicité, tout en remettant en question les fondements de notre éthique et de notre morale. Fable d’anticipation ancrée dans des aspirations déjà bien existantes, My Zoé réussit le tour de force de remettre au cœur de la recherche scientifique l’humain avec une douceur communicative.

Ma Zoé

★★★

Drame de Julie Delpy. Avec Julie Delpy, Richard Armitage, Daniel Brühl, Gemma Arterton, Saleh Bakri et Sophia Ally. France–Allemagne–Royaume-Uni, 2021, 102 minutes. En salle en V.O., ou en V.O. avec s.-t.f., dès le 22 octobre.

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