Épidémie de zombies avec «Brain Freeze»

Roy Dupuis ne se souvient pas avec précision du moment où il est arrivé dans le projet du film «Brain Freeze». Il y a six ans, peut-être. Il se souvient cependant d’avoir lu un scénario «plus grinçant, plus dangereux» que celui porté à l’écran.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Roy Dupuis ne se souvient pas avec précision du moment où il est arrivé dans le projet du film «Brain Freeze». Il y a six ans, peut-être. Il se souvient cependant d’avoir lu un scénario «plus grinçant, plus dangereux» que celui porté à l’écran.

Une terre dix fois plus grande que l’île desSœurs. Un pont moins congestionné que le Samuel-De Champlain. Et un virus de source inconnue qui se propage rapidement dans la population. Et qui tue… Impossible de ne pas voir des liens entre Brain Freeze, premier film de Julien Knafo, et la réalité. Tout est juste plus gros, plus étonnant, plus effrayant.

Écrit et en partie tourné avant la pandémie, Brain Freeze semble être né dans la tête d’un prophète de malheur. Le scénariste et réalisateur, mieux connu pour ses musiques de film (Le marais et Truffe, notamment), refuse cette étiquette. « Ça m’a pris neuf ans à le faire, dit-il. La réalité a rejoint la fiction. Tellement weird. »

Ce long métrage d’anticipation teinté de critique sociale et d’humour noir penche davantage du côté du cinéma d’horreur que de l’œuvre réaliste. L’action se déroule dans la très huppée Île-aux-Paons, soudainement submergée par un mal transmis non pas par la voie des airs, mais par l’eau courante. Les « infectés », mutés en monstres, s’attaquent à la première personne saine qu’ils croisent.

Hors de l’écran, une autre rencontre a eu lieu : Brain Freeze est le premier film de Julien Knafo — excepté sa participation au collectif Lucidité passagère (2010) —, mais le 50e de celui qui tient le haut de l’affiche, Roy Dupuis. L’acteur de Being at Home with Claude et de tant d’autres titres mémorables n’avait pas réalisé avoir atteint ce cap.

« Cinquante films, wow ! Ça m’a surpris quand on me l’a dit », reconnaît l’acteur, suscitant l’émerveillement de sa partenaire de jeu, Marianne Fortier (Aurore). « Ça fait plus que deux par année, ça », commente celle qui incarne sa fille dans Brain Freeze.

Elle est peut-être loin du compte de l’ex-Maurice Richard, mais c’est elle qui se mute ici en monstre. Un rôle presque muet, qui l’a forcée à sortir de sa zone de confort. « Je trouve fascinant de créer juste avec du maquillage, de [se] métamorphoser, dit-elle, d’abord. Oui, c’était un défi physique, plus instinctif, plus proche de la danse. Il fallait créer un code de zombie. »

Fan de comédie noire

Quatre ans après Les affamés de Robin Aubert, voici donc un autre film québécois de zombies, créatures incontrôlables qui mordent jusqu’au sang. Julien Knafo y a inséré une image des Affamés, en « clin d’œil » à son collègue.

« Son film est magnifique et je sais que j’ai réussi à faire le mien à cause de lui. Ça a aidé [au montage financier] », estime celui qui croit que le cinéma du genre, au Québec, est sur « le point d’exploser ». En nombre. À ses yeux, les bailleurs de fonds reconnaissent davantage cette niche. Sans doute que la longévité du festival Fantasia, dont l’édition 2021 s’est ouverte avec Brain Freeze, n’y est pas étrangère.

Pour la première fois, je voyais un film de zombies avec une image très léchée [loin] de la série B. C’était des beaux zombies.

Pas plus fan d’horreur que ça, Julien Knafo s’est lancé dans une histoire de zombies en cherchant à faire quelque chose de « jubilatoire » à partir de ses cauchemars d’enfant. Il écrivait pour « s’amuser », jusqu’à ce qu’une bourse l’oblige à s’y mettre sérieusement. Puis est arrivée une productrice expérimentée, Barbara Shrier (Mémoires affectives), et se sont enclenchées les versions de scénario.

« Je voulais transcender le film d’horreur », confie le diplômé en cinéma de l’Université Concordia. Il rêvait de comédie noire, lui qui nomme Fargo(frères Coen), Delicatessen (Caro et Jeunet), C’est arrivé près de chez vous (Rémy Belvaux, André Bonzel, Benoît Poelvoorde) parmi ses films préférés.

Et le zombie ? Il le voit comme la figure d’horreur la plus riche. « Tu ne peux pas prendre Dracula et faire 10 000 histoires. Le zombie, c’est quelqu’un de dépossédé de son humanité, de son âme », suggère-t-il avant de clamer en anglais, instinctivement : « C’est une boîte vide dans laquelle tu mets tout ce que tu veux. »

De beaux zombies

Roy Dupuis ne se souvient pas avec précision du moment où il est arrivé dans le projet. Il y a six ans, peut-être. Il se souvient cependant d’avoir lu un scénario « plus grinçant, plus dangereux » que celui porté à l’écran. Il se souvient d’un démo en quelques scènes. « Pour la première fois, je voyais un film de zombies avec une image très léchée [loin] de la série B. C’était des beaux zombies », concède-t-il.

La critique sociale, l’aspect écologique et l’histoire, de manière générale, l’ont séduit dès le départ. Aussi beaux soient les zombies, c’est le récit qui compte. « Quand l’emballage prend le dessus et le contenu, le bord, ça m’enrage, dit l’acteur. Je viens du théâtre, j’ai envie d’histoires intelligentes. »

Dans Brain Freeze, il incarne un agent de sécurité qui veille, le jour, sur l’Île-aux-Paons. Le soir, il est un survivaliste qui se prépare au pire. Il accumule même les rouleaux de papier de toilette, rare écho à notre crise sanitaire. Cinq jours de tournage ont en effet dû être repoussés à l’été 2020. Des scènes d’hiver en pleine canicule, qui ont fait monter le budget d’un demi-million de dollars, estime Barbara Shrier, pour l’établir à quelque 3,7 millions.

Roy Dupuis a eu son lot d’expériences dans le cinéma de genre, de la fable Dans le ventre du dragon(1989) à l’apocalyptique Feuilles mortes (2016). Mais jamais il n’avait affronté de zombies. Et pourquoi pas ? « J’aime le cinéma réaliste, mais je préfère quand on fait du cinéma, quand on décolle de la réalité, quand on pousse les caractéristiques humaines et qu’on se permet une certaine créativité », dit celui qui a joué six fois pour André Forcier et ses fantaisies poétiques.

Le film Brain Freeze sort en salle le vendredi 29 octobre.

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