Félix Dufour-Laperrière et la femme aux grandes eaux

En cours de production, Félix Dufour-Laperrière prit conscience d’une dichotomie imprévue dont il eut tôt fait de se réjouir. «Le film relève à la base d’un geste très intime, puisqu’on y voit plein de gens que j’aime comme ma fille, ma grand-mère, Hubert Aquin, Jacques Ferron, Gilles Groulx… Mais en même temps, le volet collectif du projet faisait en sorte que les psychés des autres collaborateurs, leurs imaginaires, ont pénétré ce territoire-là et l’ont façonné également.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En cours de production, Félix Dufour-Laperrière prit conscience d’une dichotomie imprévue dont il eut tôt fait de se réjouir. «Le film relève à la base d’un geste très intime, puisqu’on y voit plein de gens que j’aime comme ma fille, ma grand-mère, Hubert Aquin, Jacques Ferron, Gilles Groulx… Mais en même temps, le volet collectif du projet faisait en sorte que les psychés des autres collaborateurs, leurs imaginaires, ont pénétré ce territoire-là et l’ont façonné également.»

À l’image, la silhouette d’une femme se découpe sur l’écran noir, créant l’effet d’un trou de serrure au-delà duquel s’étend un paysage côtier. La partie supérieure de la forme féminine est occupée par le ciel, tandis que de grandes eaux lui font robe. « Mille îles jalonnent mon fleuve », déclarera bientôt cette femme esquissée par Félix Dufour-Laperrière, qui propose avec Archipel un film d’animation expérimental où le trait et la parole s’unissent en poésie.

« Tout le projet repose sur des désirs d’images que j’accumulais depuis quinze ans », confie le cinéaste dont le film a clos le Festival du nouveau cinéma (FNC), et a auparavant reçu une mention du jury au Festival international du film d’animation d’Annecy.

« C’est également un film qui est né de ma frustration par rapport à l’animation. C’est-à-dire que l’animation est, de par sa nature, très contrôlée ; c’est très technique. Tout repose sur le dispositif de fabrication. La mise en scène dépend de ce que la technique et les outils permettent. Si bien que des désirs de mises en scène sont souvent subordonnés aux façons de fabriquer des images. Là, j’éprouvais un besoin de liberté, voire d’improvisation. »

Comme les marées

Archipel repose en partie sur un dialogue qui s’établit d’emblée entre la « femme-fleuve » et un homme qui remet en question l’existence de celle-ci. « Le paysage te traverse », observe-t-il, prenant à tort le phénomène pour de l’invisibilité. Autrement dit, si on ne peut voir un territoire, ce territoire n’existe pas. Le film tend à prouver le contraire.

« Le principe du dialogue s’est imposé de lui-même. J’ai écrit sans trop m’astreindre à une forme narrative en particulier. Le scénario possédait peu de didascalies, d’indications quant à l’image, sinon quelques pistes. C’était très ouvert. »

Ambitieux, le projet nécessitait la collaboration de confrères et consœurs animateurs. Félix Dufour-Laperrière sollicita des gens avec qui il avait déjà travaillé, et qu’il estimait. « J’ai remis à chacun des petites machines pour fabriquer des images comportant : une technique d’animation, un passage du scénario, quelques exemples de tests d’animation, des images de référence et deux pages de notes. Après, ils partaient, et on dialoguait comme ça, chaque jour, tous les deux jours… »

Comme le mouvement que les marées impriment au fleuve… Un fleuve qui sillonne un territoire à la lisière du familier et du fantasme, explique le cinéaste. « Le film essaie de cerner, en “fictionnalisant” des documents et en documentant des choses intangibles, un territoire situé entre le rêve et la réalité, entre le pays réel et le pays rêvé. Ce qui fait qu’on appartient à des lieux, à un ensemble, à une collectivité tient à des éléments concrets — une montagne, une rivière, une ville, un quartier —, mais aussi à des facteurs intangibles, comme des souvenirs, des désirs, des appréhensions. C’est ce que le film essaie d’embrasser. »

Ouverture aux apartés

En cours de production, Félix Dufour-Laperrière prit conscience d’une dichotomie imprévue dont il eut tôt fait de se réjouir. « Le film relève à la base d’un geste très intime, puisqu’on y voit plein de gens que j’aime comme ma fille, ma grand-mère, Hubert Aquin, Jacques Ferron, Gilles Groulx… Mais en même temps, le volet collectif du projet faisait en sorte que les psychés des autres collaborateurs, leurs imaginaires, ont pénétré ce territoire-là et l’ont façonné également. »

L’animation combine en l’occurrence plusieurs techniques : dessin libre, rotoscopie, collage, photos, bouts de vidéos, d’extraits d’archives… « Je voulais dès le départ que la forme soit éclatée. Je suis vidéophile, et j’ai plein de vieux documents, de vieilles cartes… J’ai dépoussiéré tout ça, ai réanimé tout ça en recontextualisant. J’ai emprunté des images à des amis, j’en ai moi-même tourné. »

Certaines archives posaient toutefois problème à Félix Dufour-Laperrière. Il cite cet extrait campé à L’Isle-aux-Coudres. « Ces archives-là, c’est du théâtre : ça a été filmé en 1942, sous Duplessis. Le moulin qu’on y voit était hors d’usage depuis longtemps même si on prétend dans l’extrait que rien n’a changé là-bas et tout ça. Et c’est une archive qui est très violente envers les Premières Nations. »

Or, plus Félix Dufour-Laperrière écrivait pour mettre ce constat en exergue, et plus il sentait qu’il s’enfonçait. « Au final, la solution a été de couper au noir et de passer la puck à Joséphine Bacon. Elle interrompt le film, mais le relance avec sa langue, ce qui amène de nouvelles images tout en permettant d’en revisiter d’autres avec un point de vue différent […] Je voulais que ça crée comme un surgissement dans le film qui communiquerait au public le même frisson que moi j’ai ressenti en entendant Joséphine lire un de ses poèmes en innu-aimun la première fois. »

L’effet fonctionne, et frisson il y a. Loin de briser l’harmonie de l’ensemble, ce segment la solidifie au contraire, justement parce qu’en amont, Félix Dufour-Laperrière a ouvert la porte à de tels apartés, à de telles fulgurances. « Évidemment, c’est n’est pas que de l’arbitraire : il y a une approche, une réflexion, une rigueur, mais j’ai voulu travailler dans l’esprit du peintre qui entre dans son atelier. »

Un peintre qui fait face avec un mélange d’excitation et d’appréhension à un canevas vierge sans savoir ce qu’il y peindra, parce que c’est exactement cette absence de certitude qu’il recherche à ce moment précis.

Le Québec de demain matin

Sans que ce soit explicite comme dans le tout aussi magnifique Ville Neuve, son précédent film, Félix Dufour-Laperrière explore à nouveau le thème du Québec, son destin, son devenir…

« Ce film-ci a changé ma perspective sur certains aspects. C’est un film que j’ai fait avec des gens aux parcours divers, aux origines diverses, aux expériences du monde diverses, et cette diversité-là est dans le film. Ça a réactualisé ma conviction qu’au fond, ce qui m’intéresse, c’est le Québec de demain matin. »

La réalisation d’Archipel a en outre permis au cinéaste de faire le vide d’images afin d’être mieux disposé à en générer de nouvelles. « Je me sens libéré d’avoir pu déployer toutes ces images qui m’habitaient depuis des années, qui étaient en latence. »

Archipel s’apparente parfois à un flot de pensées qu’un alchimiste aurait su rendre visibles. De fait, il y a dans l’art de Félix Dufour-Laperrière une part d’envoûtement. Aussi, est-ce sans opposer la moindre résistance que l’on accède à la requête de la femme-fleuve lorsqu’elle murmure : « Ferme les yeux, tais-toi, et imagine… »

Archipel prendra l’affiche le vendredi 29 octobre.

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