«Dune»: le triomphe de Denis Villeneuve

Denis Villeneuve prend le temps de montrer comment  les gens vivent et comment les choses fonctionnent, des armures magnétiques aux aéronefs-libellules. C’est un univers qui exsude une immédiateté, une tangibilité. L’une des principales réussites du cinéaste est d’être parvenu à créer un vrai univers.
Photo: Courtoisie de Warner Bros. Picture Denis Villeneuve prend le temps de montrer comment  les gens vivent et comment les choses fonctionnent, des armures magnétiques aux aéronefs-libellules. C’est un univers qui exsude une immédiateté, une tangibilité. L’une des principales réussites du cinéaste est d’être parvenu à créer un vrai univers.

Ce rêve, Denis Villeneuve le caressait depuis l’adolescence : porter à l’écran le roman Dune, de Frank Herbert. Poursuivant un parcours professionnel remarquable, le cinéaste québécois y est arrivé. Et le résultat est éblouissant. Film-événement comme il s’en fait peu, Dune – Part One (Dune : première partie) est le film d’un cinéaste qui, à l’évidence, adore la source, mais n’en a pas été l’esclave pour autant.

En entrevue, Denis Villeneuve confiait s’être demandé s’il saurait « être à la hauteur » de son rêve. En plongeant, on devine qu’il dut faire sien le mantra de Paul Atréides, le protagoniste : « Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. »

Roman brillant, dense, Dune recèle plusieurs pièges pour qui souhaite en tirer un film. David Lynch s’y est cassé les dents et, avant lui, Alejandro Jodorowsky et Ridley Scott, dont les projets n’ont pas abouti. Avec sa version, Denis Villeneuve rompt ce qui a été appelé la « malédiction de Dune ».

Campée dans un futur lointain, l’intrigue se déroule dans un univers où la ressource la plus précieuse est l’Épice, qui a, entre autres propriétés, celle de faciliter les voyages intergalactiques. L’Épice n’existe que sur la planète désertique Arrakis, surnommée Dune, qu’habitent les Fremen. Depuis des décennies, les Harkonnen agissent comme intendants d’Arrakis pour le compte de l’Empereur. Mais voici que ce dernier décide de confier l’exploitation de l’Épice aux Atréides. Entre les deux clans, un conflit se dessine.

C’est sur cette toile de fond que Paul Atréides (Timothée Chalamet), fils de Lady Jessica (Rebecca Ferguson) et du duc Leto (Oscar Isaac), passera d’adolescent à jeune homme. Une transition qui s’effectuera d’abord grâce aux enseignements de sa mère, puis au contact de la culture fremen.

Les Fremen qui, eux, luttent contre l’impérialisme et le pillage de la ressource dont fait l’objet leur planète. Le film campe d’emblée ces thèmes par l’entremise du personnage de Chani (Zendaya), dont la parole ouvre et clôt le film.

L’épique et l’intime

Au sujet de la narration, quiconque a vu le film de Lynch se souviendra de l’effet de lourdeur généré par le recours accru à la voix hors champ. Devant la somme d’informations à passer, le procédé paraît inévitable. Or, Denis Villeneuve a plutôt choisi d’en user au minimum. Sauf exception, le cinéaste s’en remet à l’intelligence des cinéphiles. Le film y gagne en fluidité.

Ce n’est là qu’un des nombreux écueils qu’a su éviter Villeneuve. Sans doute parce qu’il connaît le roman par cœur, qu’il le porte depuis 40 ans, le réalisateur et coscénariste a su isoler un fil narratif clair et élaguer tout ce qui, dès lors, devenait excédentaire.

Il en résulte, en toute fidélité à l’esprit du roman, un récit initiatique intime sur canevas immense. Comme David Lean dans Lawrence d’Arabie, pour citer une influence assumée, Denis Villeneuve insuffle un souffle épique à son film sans jamais perdre de vue l’être humain.

S’enchaînent ainsi des tableaux d’une étrange et sidérante beauté : les veilleurs guettant près de l’extracteur d’Épice, le cortège des sœurs du Bene Gesserit… À cet égard, l’une des principales réussites du cinéaste est d’être parvenu à créer un vrai univers. Oui, toutes les planètes chef-lieu des différentes maisons et factions possèdent une identité visuelle propre, mais il y a plus.

Villeneuve prend le temps de montrer comment les gens vivent et comment les choses fonctionnent, des armures magnétiques aux aéronefs-libellules (on songe à ceux des pirates dans Le château dans le ciel, de Miyazaki). C’est un univers qui exsude une immédiateté, une tangibilité : sur Caladan, on goûte l’humidité et le sel marin, sur Giedi Prime, l’air vicié par les émanations industrielles assaille les narines, et sur Arrakis, on sent le picotement du sable charrié par le vent.

Imposants mais riches de détails, les décors conçus par Patrice Vermette participent à cette « physicalité ». Idem pour ce parti pris de tourner en Jordanie, aux Émirats arabes unis (dans le désert de Liwa) et en Norvège, plutôt que devant des écrans verts, dont l’utilisation est aussi rare qu’invisible.

Au sommet

 

Quel dépaysement ! Quel exploit ! Il est impératif que Warner Bros. donne le feu vert pour la seconde partie. Car à l’issue de la première, et quitte à convoquer un tout autre type de science-fiction, on se sent un peu comme à la fin de L’Empire contre-attaque : ravi, galvanisé… et dans l’expectative.

Si le projet devait s’arrêter là, ce serait peut-être le plus grand coït interrompu de l’histoire du cinéma.

Quoi qu’il en soit, on ne peut que se réjouir que Denis Villeneuve ait eu le courage, et le talent, de se frotter au monument qu’est Dune. Il n’a pas eu peur, ce faisant, de se mesurer à son rêve, et il a triomphé. Ce film est l’œuvre d’un cinéaste au sommet de son art, au faîte de sa vision.

Dune : première partie (V.F. de Dune – Part One)

★★★★★

Science-fiction de Denis Villeneuve. Avec Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Jason Momoa, Sharon Duncan-Brewster, Josh Brolin, Zendaya, Charlotte Rampling, Stellan Skarsgard, Dave Bautista. États-Unis–Canada, 2021, 155 minutes.

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