Benedict Cumberbatch ressuscite l'esprit de Louis Wain

Benedict Cumberbatch (Louis Wain) et Claire Foy (Emily Richardson-Wain) incarnent un couple brave et passionné par l’art dans le film de Will Sharpe.
Photo: MK2 Mile End Benedict Cumberbatch (Louis Wain) et Claire Foy (Emily Richardson-Wain) incarnent un couple brave et passionné par l’art dans le film de Will Sharpe.

Avez-vous déjà passé de trop longues minutes à visionner des vidéos de chats en ligne ? S’il avait vécu de nos jours, sans doute Louis Wain aurait-il consacré des heures entières à cette activité. À moins qu’on ait étudié l’histoire de l’art — et encore, il y est souvent snobé —, il y a fort à parier que ce nom n’évoque rien de particulier. Publiées dans des journaux des deux côtés de l’Atlantique, les illustrations de Wain furent pourtant très populaires vers la fin du XIXe siècle. Elles avaient ceci de particulier qu’elles mettaient en scène, justement, des chats « anthropomorphisés ». Benedict Cumberbatch fait revivre cet artiste méconnu dans The Electrical Life of Louis Wain (La vie extraordinaire de Louis Wain), de Will Sharpe.

C’est en l’occurrence l’acteur, également producteur du film, qui a lancé le projet. « J’ai ressenti envers Louis Wain la même chose qu’envers Alan Turing », confie Benedict Cumberbatch lors d’une table ronde virtuelle en compagnie de sa covedette, Claire Foy.

On se souviendra que The Imitation Game (Le jeu de l’imitation, de Morten Tyldum, 2014), sur la vie d’Alan Turing, avait valu une nomination aux Oscar au comédien. Il y a pour le compte un intéressant parallèle entre les destins des deux hommes. Ainsi, après avoir déchiffré le code de la machine Enigma des Allemands durant la Deuxième Guerre mondiale, Turing fut mis au ban de la société à cause de son homosexualité. Sa contribution capitale à la victoire des Alliés ne fut reconnue que des décennies plus tard. De son côté, Louis Wain changea ni plus ni moins la perception générale envers les chats, à une époque où ceux-ci étaient d’abord considérés comme d’utiles chasseurs de souris.

« J’ai parfois ressenti de la tristesse en l’incarnant, là encore comme pour Alan Turing, poursuit l’acteur. Mais j’ai surtout ressenti de la joie. »

Lumière sur une vie sombre

De fait, The Electrical Life of Louis Wain oscille entre euphorie et tragédie. Contrairement à ce que laisse entendre le titre (surtout sa traduction qui écarte malencontreusement l’un des principaux thèmes du film : l’électricité), l’existence de Louis Wain fut sombre à maints égards. Au décès de son père, il devint, tout jeune homme, le seul soutien financier de sa mère et de ses cinq sœurs.

Une responsabilité dont il continua de s’acquitter après avoir épousé la gouvernante de la maisonnée, Emily Richardson, emportée par un cancer peu après leur mariage. C’est auprès d’elle qu’il développa sa passion pour les chats, et c’est pour elle, encore, qu’il se mit à en dessiner et à en peindre afin de la distraire de sa douleur grandissante : une démarche artistique aussi inusitée que poignante.

« À la lecture du scénario, j’ai trouvé qu’il s’agissait de si beaux personnages, d’une si belle histoire, qui avait le potentiel d’aider tant de gens… Puis j’ai vu Flowers [série écrite, réalisée et interprétée par Will Sharpe], et j’ai su que ce serait un film original, unique », relate pour sa part Claire Foy, révélée dans la série à succès The Crown.

Excentrique, Louis Wain reçut un diagnostic de schizophrénie et finit ses jours en institution, ruiné, faute d’avoir fait les démarches lui assurant des droits d’auteur sur son œuvre abondamment copiée. Or, en dépit de tout cela, le film de Will Sharpe s’avère très coloré, très pimpant, un croisement détonnant en théorie, mais harmonieux en pratique, entre le cinéma de Wes Anderson et de James Ivory.

Certes, une mélancolie, voire une franche tristesse, émane de passages clés, mais dans l’ensemble, le film induit un sentiment d’exaltation assez étonnant au vu du contexte.

La vision de Will était si forte qu’elle imprégnait chaque plan, chaque seconde du film.

Traduire un état d’esprit

La forte stylisation de la mise en scène y est pour beaucoup, le réalisateur usant de plusieurs procédés artisanaux pour les séquences de cauchemars, de souvenirs ou d’instants de bonheur indicible, tels qu’effet « cinématographe », lentille kaléidoscopique, filtres optiques, surimpression d’images…

D’expliquer l’acteur-producteur : « Will m’avait parlé de son approche visuelle en amont, avec toutes ces couleurs vives, effervescentes, amplifiées, qui viendraient en quelque sorte traduire l’état d’esprit de Louis, sa situation du moment, son obsession pour l’électricité… Il s’agissait d’accéder, par l’image, au regard de Louis, à son cœur […] On a discuté de quelle manière se manifesteraient certains événements, comme lorsque Louis fait une dépression et qu’on le voit être littéralement submergé. J’ai été submergé, et de le vivre “physiquement”, ça m’a permis de mieux comprendre Louis. Plusieurs de ces effets étaient analogiques [et non numériques]. »

Benedict Cumberbatch en profite ici pour faire une distinction entre un film comme The Electrical Life of Louis Wain et les productions Marvel, auxquelles il a participé en tant que Docteur Strange. « Je ne jouais pas devant des écrans verts en donnant la réplique à des petites balles fichées au bout de bâtons tenant lieu d’êtres humains ou de monstres. C’est agréable, c’est un jeu, et c’est un autre genre de focalisation, mais d’avoir tous ces éléments présents, physiquement, lors du tournage, ça aide. »

Un plateau symbiotique

Claire Foy fut quant à elle fort impressionnée non seulement par l’approche esthétique, mais aussi par l’effort concerté en coulisses. « Ce qu’il y avait d’incroyable, c’est que tous les départements — direction artistique, photo, costumes, coiffures — étaient au fait de cette esthétique et y travaillaient. Bien sûr, c’est la norme que les départements soient au diapason de la vision du cinéaste, mais dans ce cas-ci, c’était particulier. C’était symbiotique. La vision de Will était si forte qu’elle imprégnait chaque plan, chaque seconde du film. »

Benedict Cumberbatch opine, avouant par la même occasion avoir eu un peu de mal à « quitter » Louis Wain une fois le tournage terminé. « Je me suis ennuyé de lui, après. J’ai énormément appris de lui. C’était un être à part, un esprit libre, et il ne s’en excusait pas. Il était lui-même. D’ailleurs, nous avons veillé à ne pas être péremptoires sur la question de sa santé mentale. Il a eu des problèmes de santé mentale et, de nos jours, il serait peut-être considéré comme étant neuroatypique, mais je ne crois pas qu’il ait été schizophrène, comme le veut le diagnostic d’alors. Nous vivons une époque plus ouverte et tolérante sur ce plan, et je me plais à penser qu’il s’épanouirait davantage de nos jours. »

Entre deux vidéos de chats, cela va de soi.

 

The Electrical Life of Louis Wain prendra l’affiche le 22 octobre et paraîtra sur Amazon Prime le 5 novembre.

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