«Les oiseaux ivres»: un envol enivrant

Jorge Antonio Guerrero (Willy) offre une interprétation parfaite à tous égards en héros romantique au cœur pur.
Photo: Les Films Opale Jorge Antonio Guerrero (Willy) offre une interprétation parfaite à tous égards en héros romantique au cœur pur.

L’amour qu’éprouve Willy pour Marlena est de ceux qu’on ne voit que dans les films. C’est un amour qui ne connaît ni doute, ni frontière. À preuve, voici le jeune homme loin de son Mexique natal, en plein labeur saisonnier dans une ferme du Québec. Lors de ses rares temps libres, Willy tente de retrouver Marlena, qui l’attend peut-être ici. Willy est le protagoniste solaire du film Les oiseaux ivres, choix du Canada dans la course à l’Oscar du meilleur film international.

Le couple propriétaire de la ferme oppose un contraste mélancolique à la détermination qui anime Willy. En effet, tandis que Richard essaie en vain d’arrimer son regard à celui de Julie, cette dernière n’en a que pour la ligne d’horizon, pour le lointain, cherchant, espérant… L’été précédent, elle a eu un amant et, sans le vouloir, avec cette ferveur amoureuse qu’il exsude par tous ses pores, Willy rappelle à Julie cette passion-là. Sans oublier Léa, la fille adolescente des époux désunis, qui dit peu, mais voit tout.

Avec pareil résumé, Les oiseaux ivres aurait pu n’être qu’une espèce de mélo rural. Tel n’est pas le cas. En fait, et c’est peut-être le plus beau compliment qu’on puisse lui faire, ce film-là ne ressemble à aucun autre. Il faut d’abord saluer le scénario coécrit par Ivan Grbovic et Sara Mishara, respectivement réalisateur et directrice photo du film.

Un scénario à la temporalité morcelée et aux ellipses audacieuses, qui déjoue les attentes sans avoir l’air de chercher à le faire et qui raconte à son rythme… Un scénario peuplé de personnages qui dévoilent une complexité insoupçonnée aux moments les plus inattendus.

On savait le réalisateur de Roméo Onze doué, mais pour ce second film, Ivan Grbovic démontre un niveau de maîtrise hallucinant. Il semble n’avoir peur de rien : sa hardiesse formelle n’a d’égale que son assurance. Si, pour l’essentiel de l’action, le style affiche un lyrisme discret, il est une foule de passages — retours en arrière, songes, visions — où Les oiseaux ivres revêt une dimension quasi baroque sans que l’harmonie de l’œuvre soit compromise.

C’est un film où l’image exprime davantage que le dialogue. Les personnages, par exemple, recèlent tous une dualité, une face cachée, ce qu’évoque une série de profils en gros plans, le profil ne montrant par définition que la moitié du visage.

Sara Mishara a travaillé avec de vieux objectifs Panavision, du type de ceux utilisés sur Days of Heaven (Les moissons du ciel, de Terrence Malick, 1978), une influence revendiquée, captant une profusion de levers et de couchers de soleil, d’heures bleues… Aussi naturelles soient-elles, ces lumières furent savamment forgées afin de conférer au film une qualité bucolique envoûtante.

Survient alors un drame dont on taira la teneur. Il en résulte un affrontement aussi laid que tristement crédible, une nuit, en pleine averse. Et la pluie de laver un tableau qui était sans doute trop beau, révélant dessous un second, plus vrai.

Il ne faudrait pas oublier l’interprétation, parfaite à tous égards : Jorge Antonio Guerrero (Willy) en héros romantique au cœur pur, ClaudeLegault en tsunami qui couve sous une surface placide, et surtout Hélène Florent à qui, entre ce film-ci et Maria Chapdelaine, on devrait tout de suite remettre le prix Iris. On mentionnait Days of Heaven, mais il convient d’insister : Les oiseaux ivres possède une personnalité bien à lui, une splendeur bien à lui. Tant de magnificence enivre. Pour un peu, on s’envolerait.

 

Les oiseaux ivres

★★★★ 1/2

Drame d’Ivan Grbovic. Avec Jorge Antonio Guerrero, Hélène Florent, Claude Legault, Marine Johnson. Québec, 2021, 104 minutes. En salle.

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