Le beau gros carré de sable de Denis Villeneuve

Malgré la nature colossale du projet et la distribution cinq étoiles de celui-ci, Denis Villeneuve n’a pas cédé à la folie des grandeurs. Au contraire, il a approché cette nouvelle adaptation du roman de Frank Herbert avec le regard émerveillé et déférent de l’adolescent qu’il était lors de sa première lecture.
Photo: Pierre-Nicolas Riou Malgré la nature colossale du projet et la distribution cinq étoiles de celui-ci, Denis Villeneuve n’a pas cédé à la folie des grandeurs. Au contraire, il a approché cette nouvelle adaptation du roman de Frank Herbert avec le regard émerveillé et déférent de l’adolescent qu’il était lors de sa première lecture.

Depuis 2017, et l’annonce que Denis Villeneuve le réaliserait, qu’on attend la sortie de Dune. Le 22 octobre, ce sera enfin chose faite. L’expression « film événement » a été inventée pour ce genre de productions. Malgré la nature colossale du projet et la distribution cinq étoiles de celui-ci — Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Javier Bardem, Charlotte Rampling, Dave Bautista, Jason Momoa, Zendaya, etc. —, Denis Villeneuve n’a pas cédé à la folie des grandeurs. Au contraire, il a approché cette nouvelle adaptation du roman de Frank Herbert avec le regard émerveillé et déférent de l’adolescent qu’il était lors de sa première lecture.

En effet, Denis Villeneuve avait « 13 ou 14 ans » lorsqu’il découvrit le destin de Paul Atreides, protagoniste à peine plus âgé que lui. Roman-phare de la science-fiction, Dune conte la lutte que se mènent diverses familles nobles pour le contrôle de l’Épice, substance la plus précieuse de l’univers présente uniquement sur la planète désertique Arrakis, surnommée Dune.

« Dès les premières pages, dès les premiers mots, j’ai été envoûté, enivré, se souvient Denis Villeneuve. Cette idée d’entrer dans un univers où le sacré est à l’avant-plan, où on va parler avec profondeur de religion et de politique, où on va suivre ce vieil adolescent, ou ce jeune adulte, qui a sur ses épaules le poids d’un héritage génétique, familial, politique, planétaire même, alors qu’il en est à essayer de définir son identité et de trouver sa place dans le monde… »

Cela, sur fond de complots, de guerres, de prophéties, de fin de l’innocence… « Paul va finir par trouver du réconfort et faire la paix avec son identité en rencontrant une autre culture, en embrassant une autre culture — la culture fremen, sur Arrakis. Il y a quelque chose là-dedans qui m’avait tellement séduit », poursuit le cinéaste qui a remporté en 1991 la Course Europe-Asie.

Une maîtrise exquise

Depuis cette distinction, la carrière de Denis Villeneuve a pris un essor remarquable, le succès international d’Incendies (2010) lui ayant ouvert les portes de Hollywood. Or, contrairement à maints cinéastes étrangers qui y perdirent justement leur identité, le réalisateur québécois n’a fait là-bas qu’affirmer et affiner la sienne, de film en film.

Ainsi, dans la maîtrise exquise de Dune perçoit-on des traces évanescentes de celle déjà manifeste dans Prisoners (Prisonniers, 2013), Arrival (L’arrivée, 2016) et Blade Runner 2049 (2017), pour ne nommer que ceux-là.

Tributaire de ce qui est venu avant, donc, ce contrôle, cette cohésion artistique qu’affiche Dune n’en constitue pas moins un exploit. Très dense et traitant en sous-texte, entre autres, d’écologie, d’impérialisme et de colonialisme, Dune est un roman tout sauf facile à adapter.

Sur ce point, Denis Villeneuve avait l’avantage de connaître la source par cœur. « Ce roman ne m’a pas quitté depuis quarante ans. »

L’étape clé de la scénarisation, où il fallait déterminer ce qui serait conservé et ce qui serait élagué, s’en trouva en conséquence facilitée.

« La proposition était claire dès le départ. Il y a énormément de personnages dans Dune, et j’ai évidemment insisté pour qu’on maintienne la focalisation sur Paul ; pour qu’on demeure au plus près de son expérience. Mais j’ai aussi voulu qu’on s’arrime à sa relation avec sa mère Jessica, qui pour moi est au cœur du roman. C’est quand même inhabituel de voir un héros, ou plutôt un antihéros, qui, tout en négociant une foule d’événements extraordinaires, est accompagné de sa mère. »

Une mère qui n’est ni une potiche ni un faire-valoir. Membre du Bene Gesserit, une sororité scientifico-mystique dont les membres possèdent d’impressionnantes facultés, Lady Jessica est non seulement plus présente dans la version de 2021 que dans celle de 1984, mais elle est surtout plus active dans la progression du récit.

Un enfant de sept ans

Denis Villeneuve l’a répété, tourner Dune lui a permis de créer des images qui le hantaient depuis quatre décennies. « La vérité, c’est qu’au premier jour du tournage, je n’avais même plus 13 ou 14 ans d’âge mental, mais 7 ans. Je prends la science-fiction très au sérieux : c’est une manière d’aborder la réalité qui me touche profondément. Mais je m’amuse quand même comme un enfant en faisant ces films. Parce qu’une production comme ça s’accompagne d’énormes pressions. Je me souviens, il y a eu des moments entre Greig Fraser [le directeur photo], Patrice Vermette [le directeur artistique] et moi où on se promenait dans le studio et où, soudain, on éclatait de rire. Parce que ça n’avait aucun bon sens qu’on soit en train de faire ça, avec ces moyens incroyables pour réaliser… pour réaliser des rêves, au fond. »

Un rêve, on le sait, peut toutefois virer au cauchemar. Plusieurs réalisateurs se sont cassé les dents sur Dune. Les tentatives d’Alejandro Jodorowsky et de Ridley Scott n’aboutirent pas, et l’adaptation de David Lynch fut un flop retentissant (le cinéaste refuse de parler du film tant il en est insatisfait). Denis Villeneuve craignait-il la soi-disant « malédiction » ?

« En fait, ma crainte, c’était de me décevoir moi-même, que mon film ne soit pas à la hauteur du rêve que j’avais […] Je me souviens, en 2017, je soupais avec Hans Zimmer [compositeur du film], qui entretient le même rapport que moi avec le roman, et il m’a dit : “Denis, est-ce que c’est une bonne idée qu’on essaie d’approcher un si vieux rêve ensemble ? Est-ce qu’on ne se mesure pas à quelque chose d’impossible ?” C’est ça qui m’inquiétait le plus : qu’on soit incapables de satisfaire cette part de nous qui avait rêvé si fort. »

Heureusement, Denis Villeneuve put compter sur des collaborateurs hors pair, avec mention spéciale à Patrice Vermette à la direction artistique, et envers qui le cinéaste ne tarit pas d’éloges.

« Ce sont des gens qui n’avaient pas peur, et qui se sont démenés pour préserver l’ampleur, les qualités épiques du roman — on avait beaucoup d’argent comme je l’ai dit, mais pas tant pour ce type de film, bien moins que pour un Star Wars, mais je ne voulais pas que ça paraisse. »

Que Denis Villeneuve se rassure : on n’y voit que du feu. Visuellement, la proposition est aussi ambitieuse qu’achevée. « Mary Parent, la productrice avec qui j’ai travaillé, a la meilleure réputation du milieu — elle venait de faire The Revenant [Le revenant, d’Alejandro González Iñárritu, 2015]. Elle protège ses cinéastes. C’est quelqu’un de solide, de passionnée. Elle m’a poussé, poussé, et poussé encore pour que je sois meilleur. »

Dune et ses suites

Doté d’un budget de 165 millions de dollars américains, Dune a été tourné en Jordanie (comme Incendies), dans le désert de Liwa aux Émirats arabes unis, en Norvège, et, pour les scènes en studio, en Hongrie.

« Je voulais qu’on ait la force du vrai désert, qu’on sente l’impact des éléments, et le studio a accepté tout ça. »

Denis Villeneuve rappelle en outre sa condition posée en amont de scinder l’adaptation en deux films. À l’écran, le titre officiel est d’ailleurs Dune — Part One (Dune. Première partie). Le feu vert pour le tournage du second volet sera donné si les recettes sont jugées suffisantes. À l’affiche dans certains pays outre-Atlantique, le film connaît un démarrage prometteur considérant le contexte pandémique. Le gouvernement chinois a qui plus est approuvé la sortie du film sur son territoire, désormais le marché le plus lucratif de la planète (et auquel les superproductions américaines telles que celle-ci n’ont pas systématiquement accès).

Il n’empêche, le maintien de la décision de Warner Bros. de faire paraître Dune simultanément en salle et sur sa plateforme HBO Max laisse perplexe (il faut le voir sur grand écran, Imax de préférence). Courroucé, Denis Villeneuve n’a pas mâché ses mots sur la question. Quoi qu’il advienne, il est d’ores et déjà plongé dans l’écriture du deuxième scénario. Quant à son projet de série consacrée aux sœurs du Bene Gesserit, il est toujours en développement.

Retour à l’école

Une chose est sûre, ce n’est pas à un cinéaste angoissé que l’on parle.

« Je n’en reviens pas encore d’avoir eu la chance de porter à l’écran cet univers qui m’habite depuis toutes ces années. C’était énorme. J’ai vraiment eu, et j’ai l’impression de retourner à l’école. J’ai dû changer mes stratégies, m’adapter, apprendre à diriger plusieurs équipes de front. Le virtuel permet ça, mais je ne l’avais jamais fait […] Je sais que je suis privilégié, c’est pour ça que chaque fois que j’ai un gros projet comme ça, je goûte chaque moment, chaque seconde de plaisir, parce que je sais que c’est peut-être la dernière fois. »

En entendant ces mots, on songe à Blade Runner 2049, suite éblouissante au chef-d’œuvre de Ridley Scott dont les recettes arrivèrent en deçà des espoirs du studio. Récemment, Denis Villeneuve avouait au balado de MTV Happy Sad Confused avoir cru que cela lui vaudrait un « bannissement » de Hollywood.

Qu’on lui confie néanmoins la réalisation de Dune prouve que même dans une industrie où le box-office règne en maître, il demeure des gens qui préféreront toujours miser sur le talent. C’est tant mieux, car celui de Denis Villeneuve aura rarement autant ébloui que dans ce beau gros carré de sable là.

Dune – Part One prendra l’affiche le 22 octobre.

À voir en vidéo