Boom de publications savantes consacrées à James Bond

Une scène du film «Mourir peut attendre». La variété et l’originalité des sujets abordés montrent bien la richesse et la complexité de la matière à analyser. 
Photo: Nicola Dove Universal Pictures Une scène du film «Mourir peut attendre». La variété et l’originalité des sujets abordés montrent bien la richesse et la complexité de la matière à analyser. 

Maîtrises, doctorats, essais savants et, maintenant, une revue universitaire spécialisée : les études sérieuses consacrées à l’agent 007 font florès. Le lancement ce vendredi en Amérique du Nord de Mourir peut attendre, 25e aventure cinématographique de James Bond, devrait ajouter encore quantité de productions savantes.

On ne naît pas « bondologue », on le devient. La professeure Lisa Funnell a regardé ses premiers films de James Bond avec son père dans la maison familiale à Hamilton en Ontario. C’était au temps (entre 1973 et 1985) où Roger Moore incarnait un agent OO7 charmeur, stylé, élégant et moqueur. C’est toujours le seul Bond, James Bond, à avoir été dans l’espace. Pour certains, dont Mme Funnell, c’est encore et toujours une des meilleures incarnations à l’écran de l’agent secret le plus populaire du monde.

« On sélectionnait un film pour manger le dimanche soir devant la télé, et mon père et moi choisissions toujours un film de James Bond, raconte Mme Funnell. C’était une manière de connecter entre nous. Comme pour tant d’autres, c’est donc dans mon enfance que ma culture de fan [fandom] a commencé à se développer. »

Elle a tellement été marquée par cet univers qu’elle en a fait une carrière. Lisa Funnell a choisi d’étudier les Bond Girls pour sa maîtrise à l’Université Brock en 2005. Elle est maintenant rattachée au département d’études féministes et de genre de l’Université de l’Oklahoma, où elle continue ses travaux intellectuels sur l’agent obsédant.

Elle a publié For Your Eyes Only : The Women of James Bond en 2015 et Geographies, Genders, and Geopolitics of James Bond en 2016, mais aussi des dizaines d’articles spécialisés. Elle participe régulièrement au podcast James Bond & Friends. Elle commence une année sabbatique pendant laquelle elle compte bien terminer deux autres essais, un sur la violence sexuelle dans la série et un autre sur le « global Bond », le quasi-mythe culturel planétaire.

À (re)lire:

Élégie pour un espion, la critique de Mourir peut attendre de François Lévesque

Mme Funnell est loin d’être la seule universitaire à consacrer des efforts savants à décortiquer, analyser et déconstruire cet univers complexe souvent résumé à ses clichés manichéens. Il existe même une revue spécialisée, The International Journal of James Bond Studies (IJJBS), fondée par un jeune professeur de l’université de Roehampton de Londres.

Une matière en expansion

La variété et l’originalité des sujets abordés montrent bien la richesse et la complexité de la matière. Le récent quatrième volume de l’IJJBS propose des articles traitant de la fin du monde, de la vision de l’Amérique latine dans les films, des titres des œuvres, de l’agent double zéro comme assassin. Une curiosité suprême, intitulée « Ku Only Live Twice », analyse l’usage du haïku par Ian Fleming…

Les études savantes puisent dans une matière en expansion constante à partir du noyau dur des douze livres et recueils de nouvelles publiés entre 1953 et 1966 par l’auteur Ian Fleming (1908-1964) et les aventures subséquentes imaginées par une dizaine d’autres auteurs. L’univers multiforme et complexe comprend des adaptations et des ajouts pour toutes les plateformes (télé, cinéma, radio, bédé, édition, etc.), mais aussi des parodies, des reprises, des sous-produits et, en fait, toute une industrie culturelle.

Les données commerciales sidèrent. Le film Skyfall (2012) a été le premier (et toujours le seul) à générer plus d’un milliard de revenus au box-office mondial. Le total des gains de la franchise en salle depuis le lancement de Dr. No le 8 mai 1963 s’établit maintenant à plus de neuf milliards de dollars canadiens.

La première interprétation intellectuelle a été proposée dès 1965 dans The James Bond Dossier de Kingsley Amis, professeur de Cambridge, poète et romancier qui va lui-même reprendre l’écriture de roman mettant en scène l’agent 007 avec l’accord de la veuve de Fleming. Le sémiologue italien Umberto Eco donne aussi, dès le milieu des années 1960, une analyse structuraliste de cet univers dans Il Caso Bond mettant déjà en lumière les procédés narratifs immuables des aventures : Le Bond et le méchant ; M qui l’assigne en mission pour sauver le monde ; Q qui lui fournit le matériel, etc. les films aussi développent des canevas figés : la Bond girl, la chanson thème, les bagnoles, le patrimoine exotique mondial, etc.

La vie en ligne en rajoute. Le « fandom », l’empire de l’admiration enthousiaste, a créé The James Bond International Fan club (007.info), Thejamesbondossier.com, jamesbondlifestyle.com, etc. Une analyse de 2005 a d’ailleurs déjà méchamment avancé qu’au fond, les études savantes ne sont que des versions glorifiées et intellectuellement sanctifiées de ces éloges de fans.

La professeure trouve la remarque simpliste. Elle note que la perspective savante et critique a au contraire véritablement pris son envol au tournant du millénaire, quand il est devenu possible avec le recul de tracer des bilans des premières productions et adaptations. La dernière décennie a connu une explosion de perspectives éclairées et éclairantes.

Les intellectuelles britanniques semblent particulièrement prolifiques alors que les penseurs français boudent leur plaisir en général. La professeure Claire Hines, de l’université britannique Solent, a publié The Playboy Bond sur les rapports de Ian Fleming au magazine acheté pour ses textes, qui a aussi publié plusieurs photos de Bond Girls en Playmates. La professeure Monica Germana, de l’Université de Westminster, a analysé ces mêmes Bond Girls avec ce sous-titre on ne peut plus dans l’air du temps théorique : « Body, Dress, Gender ».

La franchise

« Depuis que Daniel Craig incarne Bond, on a vu se développer de nouvelles manières d’aborder la franchise, dit Mme Funnell. Casino Royale (2006) était un film différent, et il a été regardé et analysé pour cette raison. Je pense que Mourir peut attendre va encore stimuler de nouvelles études. Un cycle se referme, et il faut l’interroger en se demandant quels changements il expose. Avons-nous progressé ou régressé ? »

Elle a vu ce dernier film. Elle dit avoir « vraiment aimé » la représentation du personnage de Paloma, agente de la CIA jouée par Ana de Armas, et celui personnage de Nomi (Lynch Lashana), nouvel agent double zéro (avec permis de tuer) qui tranche avec l’habitude de la franchise à hypersexualiser les femmes noires. « Les femmes sont fortes et autonomes, et c’est tout un changement », résume la connaisseuse.

Par contre, l’utilisation récurrente de méchants défigurés (cette fois en double avec Blofeld, joué par Christoph Waltz et Lyutsifer Safin, joué par Rami Malek) lui déplaît royalement. Ce marquage cliché, quasi permanent dans la série, associant la méchanceté à la défiguration, stigmatiserait inutilement les vraies personnes aux prises avec un handicap.

Bondologie

La professeure Funnell montre des films de Bond, même de très anciens, à ses étudiants de tous les genres avec certaines précautions d’usage. « Il faut leur rappeler que ces films ont été faits dans les années 1960, qu’ils reflètent leur temps. Les étudiants trouvent le contenu dérangeant, la violence sexuelle en particulier. Cette violence est jouée comme un jeu, une blague. Les scènes disent que si une femme dit non, il suffit de la forcer assez pour qu’elle change d’avis. »

À quoi bon étudier Bond, alors ? A-t-on vraiment besoin d’un tel macho dans notre monde postmoderne, féministe et woke ? Le terme woke ne plaît pas à la professeure Funnell. Elle embrasse par contre l’idée de développer des perspectives féministes, de genres ou décolonisatrices pour analyser les productions culturelles, et celles-là en particulier.

« On va bientôt fêter le soixantième anniversaire de ce personnage au cinéma, dit la bondologue. Il est populaire partout. Il me semble important de comprendre qui est Bond en le critiquant à travers de nouvelles lentilles pour décider comment se positionner par rapport aux messages qu’il livre. »

James Bond revient sauver le monde… du cinéma

Et maintenant, la question à plusieurs 007 milliards de dollars : Mourir peut attendre pourra-t-il retarder l’agonie d’un secteur déjà bien amoché par la pandémie, laquelle a en plus stimulé l’attrait concurrent de la vidéo sur demande ?

L’industrie mondiale cinématographique dépassait les 50 milliards de revenu annuel en 2019, manne que la vidéo sur demande ne pourrait pas générer en substitution complète dans un avenir prévisible.

La reprise se fait de manière inégale depuis quelques mois. Tous les genres ne rebondissent pas également. Les films d’horreur font bonne figure depuis le printemps dernier, mais les comédies ne font plus recette. Paramount a vendu la suite de Coming 2 America à Amazon sans même s’essayer en salle. Les superhéros continuent par contre de faire leurs effets magiques. Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings a été la belle surprise profitable de l’été pour le secteur.

Le James Bond a connu un accueil critique très favorable et un départ canon comparable à celui du film 007 Spectre de 2015. Dune, l’autre superproduction de l’automne, joue déjà un peu au messie salvateur. Le film de Denis Villeneuve a accaparé 38 % des parts de marché en France à sa première semaine de sortie.

En examinant ces fluctuations, The Washington Post s’est fait alarmiste en disant que, si le succès ne revient pas en force, toute la filière du film en pâtira. Les grands studios pourraient abandonner les genres les moins performants, et des maillons complets de la chaîne de distribution seraient du coup menacés de disparition, selon une impitoyable logique darwinienne appliquée aux industries culturelles. Mourir n’attendra peut-être pas…

« Je suis très sceptique sur l’avenir du cinéma », dit pour sa part Dana Polan, professeur d’études cinématographiques de l’Université de New York, interviewé à l’occasion de la sortie pour petits et grands écrans, en même temps, du film The Many Saints of Newark. L’antépisode de la série télé The Sopranos a rapporté environ neuf millions de dollars américains pendant ses cinq premiers jours en salle.

« Je pense que la COVID va minimiser le rôle des salles de cinéma, qui vont de plus en plus se spécialiser, ajoute le professeur. Il y a probablement un avenir pour le cinéma d’art, le film expérimental, même si ce créneau attire les gens plus âgés, qui sont de plus en plus méfiants par rapport aux sorties culturelles. »

La plus grande salle IMAX au monde est inaugurée ce vendredi en Allemagne avec Mourir peut attendre. L’écran, large comme un Boeing 747, se trouve à Loenberg, ville d’à peine 45 000 habitants, en Bade-Wurtemberg. « Il y a aussi peut-être un avenir pour les films qui offrent une expérience cinématographique spéciale sur très, très grand écran, conclut le professeur Polan. La sortie au cinéma régulière pour y voir n’importe quel film, elle, je pense qu’elle va disparaître. »



À voir en vidéo