Jane Campion: rêver le cinéma

Publié en 1967 mais campé en 1925, «The Power of the Dog» captiva d’emblée Jane Campion.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Publié en 1967 mais campé en 1925, «The Power of the Dog» captiva d’emblée Jane Campion.

De passage à Montréal dans le cadre du Festival du nouveau cinéma, la cinéaste Jane Campion a rencontré les médias jeudi pour discuter de son nouveau film The Power of the Dog (Le pouvoir du chien). Prix de la mise en scène à Venise, cette adaptation du roman de Thomas Savage marque le retour de la réalisatrice néo-zélandaise au cinéma après douze ans et deux miniséries. Western tortueux, The Power of the Dog conte comment un propriétaire de ranch sadique tente de détruire son frère, la nouvelle épouse de ce dernier ainsi que le fils de celle-ci. L’œuvre, une des plus éblouissantes réussites de la pionnière palmée d’or, se démarque dans sa filmographie.

De An Angel at My Table (Un ange à ma table) à Top of the Lake, en passant par The Piano (La leçon de piano), The Portrait of a Lady (Portrait de femme) et In the Cut (À vif), tous ses films et séries s’étaient jusqu’ici arrimés à des héroïnes. Avec The Power of the Dog, la cinéaste s’aventure pour la première fois en contrée masculine.

« Je ne prends pas vraiment de décisions avec mon cerveau : ma psyché les prend, explique Jane Campion. Mais, oui, je me suis posé la question. Les personnages féminins, c’est mon truc ; raconter des histoires témoignant de perspectives féminines… Tellement peu de femmes peuvent le faire au cinéma ! Il y en a davantage, mais quand même. Je crois que le mouvement #MeToo a provoqué un changement en moi : c’est comme l’effondrement du mur de Berlin, la fin de l’Apartheid, mais pour les femmes […] Avec l’affaire Weinstein, les femmes se sont enhardies, et il n’y aura pas de retour à la suppression de leurs voix, ou en tout cas, pas à ce niveau-là de suppression. Et bref, je pense que c’est ce qui m’a permis de m’intéresser à un personnage masculin. »

Plus d’un, en l’occurrence, puisque le film alterne les points de vue de Phil (Benedict Cumberbatch), un homme tellement réprimé qu’il en est devenu monstrueux, de George (Jesse Plemons), qui fait face à l’adversité avec une bonté désarmante, de Rose (Kirsten Dunst),que Phil pousse à l’alcoolisme, et de Peter (Kodi Smit-McPhee), le fils au physique et aux manières délicates que Phil méprise avec une ostentation révélatrice.

« Cette alternance était dans le roman. Pour moi, c’est à l’image du lasso que Phil tresse en croisant ces quatre brins de cuir : j’ai toujours envisagé les changements de point de vue en gardant cela à l’esprit. Il fallait faire attention aux transitions, parce qu’il peut s’avérer ardu pour le public de transférer son empathie d’un personnage à un autre. »

David contre Goliath

Publié en 1967 mais campé en 1925, The Power of the Dog captiva d’emblée Jane Campion. « Quand j’envisage de faire une adaptation, je veux que le matériel ait une bonne structure, de bons os. Plus tard avec les interprètes, nous n’arrêtions pas de trouver des éléments fascinants dans le livre. Je sais que c’est grâce à Savage, parce qu’il a été cet homme gai sur un ranch du Montana, ce fils d’une femme qui avait marié l’un des deux frères copropriétaires. C’est son histoire. L’oncle de Savage, Will Brenner, est l’inspiration probable de Phil Burbank, cet homme si cruel mais réprimé, et qui se languit de choses qui ne peuvent être exprimées. »

Le film aborde cette « masculinité de la domination qui fait du mal, mais qui ne se connaît pas elle-même », sous l’angle de l’homosexualité refoulée de Phil. En fait, Phil, George et Peter représentent chacun une facette de la masculinité.

« C’est tellement un récit complexe, avec ce mâle alpha homophobe qui est lui-même dans le placard. Et il devait l’être [dans le placard], au fond, au risque de se retrouver en prison pour sodomie. C’est intéressant de voir cette image de mâle alpha comme cachette pour l’homosexualité. Et en même temps, on a le personnage de Peter qui est plus féminin, et ça se transforme en une espèce de David contre Goliath, mais encore là, complexifié par la question de la sexualité. »

L’envers du mythe

L’acteur anglais Benedict Cumberbatch livre une prestation mémorable dans le rôle central de Phil, un homme détestable qui n’en est pas moins poignant. « Je suppose qu’on cherchait quelqu’un qui a bien entendu du talent, mais surtout qui aurait le courage d’accepter ce rôle […] C’est un rôle ardu pour la plupart des acteurs américains : les mythes associés à cette époque sont si grands et j’ai l’impression qu’il est difficile pour eux de s’en éloigner. Car il ne s’agit pas d’un rôle héroïque. Or pour Benedict, cette complexité, cette espèce de chagrin, c’était au contraire énergisant. »

De l’énergie, Jane Campion n’en manquait pas jeudi, elle qui devait livrer une leçon de cinéma en après-midi ce jour-là. Les lauriers reçus à la Mostra, peut-être ? Il est vrai que la cinéaste les collectionne : prochainement, elle recevra le prix Lumière en France. Jusqu’à cette année, elle était en outre la seule réalisatrice à s’être vue décerner la Palme d’or à Cannes. Avec le sacre de Titane, Julia Ducournau est devenue la deuxième, mettant un terme bienvenu à l’exception.

« Je me réjouis pour Julia, mais aussi pour Audrey [Diwan, Lion d’Or à Venise pour L’événement] et Chloé [Zhao, Oscar du meilleur film pour Nomadland]. Ce sont des artistes incroyables. Vous savez, avec ce film-ci, c’est la première fois que dans les conférences, toutes les questions ne tournent pas autour de “C’est comment, être une femme cinéaste ?” Les choses changent… Quoique jamais on ne demanderait aux gars : “C’est comment, être un homme cinéaste ? ” »

En salle puis sur Netflix

Distribué par Netflix, The Power of the Dog pourra être apprécié dans les salles de cinéma, mais sera principalement vu dans les salons sur un écran de télévision, voire d’ordinateur ou de téléphone (une hérésie pour une œuvre d’une telle magnificence). Là-dessus, tant Jane Campion que Roger Frappier, le coproducteur québécois du film qui était également présent, se montrent pragmatiques.

« Netflix a fait un travail exceptionnel pour promouvoir le film en festival. Le film sortira dans plusieurs cinémas à travers le monde […] c’est comme pour Roma », fait valoir Roger Frappier.

Jamais on ne demanderait aux gars: “C’est comment, être un homme cinéaste?”

 

« Vous savez, le fait est que mes films ne sont pas du type à tenir l’affiche très longtemps, note pour sa part Jane Campion. C’est pourquoi je profite au maximum de leur vie en festival, des rencontres que j’y fais… J’ai très hâte de partager ce film-ci avec le public de Montréal. »

L’attente aura valu la peine, The Power of the Dog rappelant combien le 7e art se trouve enrichi par la vision singulière, indispensable, de Jane Campion.

« Il y a un moment, en amont de tout, avant même que commence l’écriture du scénario, où tout n’est que possibilités. C’est comme un rêve […] Je travaille très fort pour créer un cadeau pour le public. Parce que c’est ce que j’ai reçu, enfant, chaque fois que j’allais au cinéma et qu’un film changeait ma vie. » Avec The Power of the Dog, c’est mission accomplie.

Le film The Power of the Dog prendra l’affiche le 17 novembre et sera offert sur Netflix le 1er décembre.

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