Ivan Grbovic et Sara Mishara, prendre le temps de la beauté

L’ensorcellement que produit «Les oiseaux ivres» s’apparente beaucoup à celui qu’exerce «Days of Heaven», de Terrence Malick, une inspiration revendiquée. La comparaison ne relève pas de l’hyperbole : Ivan Grbovic et Sara Mishara se sont donné un mal fou pour forger la facture sublime du film.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’ensorcellement que produit «Les oiseaux ivres» s’apparente beaucoup à celui qu’exerce «Days of Heaven», de Terrence Malick, une inspiration revendiquée. La comparaison ne relève pas de l’hyperbole : Ivan Grbovic et Sara Mishara se sont donné un mal fou pour forger la facture sublime du film.

Sur une route en plein désert, une voiture en feu fonce à tombeau ouvert, un autre véhicule à ses trousses. La scène paraît sortie tout droit non pas d’un film d’action, mais d’un songe. Cette qualité onirique reviendra souvent dans le long métrage Les oiseaux ivres, qui a l’heur d’envoûter dès les premières minutes. Ce n’est pas le fruit du hasard. En effet, est à l’origine du projet une image qui provoqua chez le réalisateur Ivan Grbovic une impression de rêve éveillé.

Coécrit par le cinéaste et Sara Mishara, qui en signe également la direction photo, Les oiseaux ivres est présenté au Festival du nouveau cinéma dans la foulée de sa sélection comme candidat du Canada dans la course à l’Oscar du meilleur film international. Le récit s’arrime surtout à Willy (Jorge Antonio Guerrero), un jeune travailleur mexicain venu trimer sur une ferme québécoise et qui, en parallèle, tente de retrouver sa bien-aimée, Marlena.

Cette main-d’œuvre étrangère, Ivan Grbovic en apprit l’existence il y a une quinzaine d’années : « Un matin, je passais par Saint-Rémi, il y avait du brouillard, et soudain, j’ai vu ce groupe de travailleurs mexicains qui attendaient devant une caisse d’épargne. C’était une image inspirante, un peu étrange, presque fantastique. Cette première impression toute simple a vraiment été notre inspiration de départ, notre moteur. »

Lors d’occasions choisies dans le film, une rupture avec la réalité survient sans qu’on s’en rende compte, la nature chimérique du moment n’étant révélée qu’a posteriori. En revanche, il arrive que ce que l’on pense être une hallucination s’avère bien réel.

Willy n’est en l’occurrence pas l’unique protagoniste du film. Même qu’on pourrait considérer Les oiseaux ivres comme un film choral. De fait, il arrive que Julie (Hélène Florent) ou Richard (Claude Legault), les propriétaires de la ferme, ou encore Léa(Marine Johnson), leur fille adolescente, se retrouvent à l’avant-plan narratif. En contraste avec celle qui anime Willy, la passion amoureuse semble s’être dissipée entre Julie et Richard, ce qui n’échappe pas à Léa.

À propos de ce qui se veut le « contexte et non le sujet » du film, Sara Mishara confie : « Il y a quelque chose de profondément romantique dans ce que vivent ces travailleurs-là : ce sont tous des pères de famille qui partent du Mexique pour huit mois, ils quittent leurs proches et viennent vivre ici entassés les uns sur les autres. Travailler si fort, jusqu’à s’oublier… C’est extraordinaire, héroïque et romantique. »

Romantique, le film l’est assurément, mais il n’est pas dans le déni par rapport à la réalité du terrain. « On a visité plein de fermes où on n’a rencontré que de bonnes personnes avec de bonnes intentions, mais la réalité est dure », poursuit Sara Mishara. « La réalité qu’on présente dans le film est volontairement idyllique, jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus », complète Ivan Grbovic.

Un cinéma ambitieux

L’ensorcellement que produit Les oiseaux ivres s’apparente beaucoup à celui qu’exerce Days of Heaven (Les moissons du ciel, de Terrence Malick, 1978), une inspiration revendiquée. La comparaison ne relève pas de l’hyperbole : Ivan Grbovic et Sara Mishara se sont donné un mal fou pour forger la facture sublime du film.

« On a beaucoup tourné à l’heure bleue, dans cet instant fugitif… On pouvait répéter trois heures pour tourner pendant dix minutes au coucher du soleil », explique Ivan Grbovic.

Il y a quelque chose de profondément romantique dans ce que vivent ces travailleurs-là : ce sont tous des pères de famille qui partent du Mexique pour huit mois, ils quittent leurs proches et viennent vivre ici entassés les uns sur les autres. Travailler si fort, jusqu’à s’oublier… C’est extraordinaire, héroïque et romantique.

« On voulait de vrais couchers et levers de soleil, comme dans Days of Heaven, renchérit Sara Mishara. Ivan et moi, on est des cinéastes inspirés par du cinéma ambitieux. C’est pour ça qu’on a tourné en pellicule avec de vieux objectifs Panavision, parce que tous mes films préférés ont été tournés comme ça. On a un amour du craft, un respect pour la complexité des procédés : on ne cherche jamais les options faciles. On voulait rendre hommage à ce type de cinéma. Pour chaque scène, on se demandait comment raconter l’histoire d’une manière qui soit la plus visuelle possible. »

La directrice photo explique par exemple avoir systématiquement reconfiguré l’éclairage pour les gros plans de visages. « Pour moi, c’est comme le cinéma du Golden Age hollywoodien où, quand la star entre en scène, tu remodèles l’éclairage pour son close-up. J’ai essayé de faire ça de façon subtile, de traiter le gros plan à part afin d’élever les personnages, de les mythifier. »

Autrement dit, Ivan Grbovic et Sara Mishara prirent le temps de la beauté. Or, au cinéma comme ailleurs, le temps, c’est de l’argent. D’où la gratitude manifestée par le duo envers les producteurs Luc Déry et Kim McCraw, qui firent un acte de foi en convenant d’emblée que c’était la voie à suivre.

Des moments survolés

Bourré d’apartés tenant de la fulgurance poétique ou du réalisme magique, le film progresse à son rythme en déployant une intrigue en apparence éclatée, mais d’une logique interne imparable.

« Je voulais que le film soit très fluide, et non linéaire, note Ivan Grbovic. Plus on casse la linéarité vite, pour établir que ce sera un film fracturé, fragmenté, plus le public acceptera rapidement qu’on peut aller n’importe où, n’importe quand. »

Une séquence représentative de ce parti pris survient au cours des premières minutes. À la tombée du jour, Julie contemple le champ de maïs, le regard mélancolique. En sort alors un homme qui lui prend la main et l’entraîne à sa suite parmi les tiges denses.

Tandis que les amants s’ébattent, la caméra s’élève, s’élève tant et si bien qu’elle révèle la présence de Julie, debout à l’orée du champ. Elle n’a pas bougé de là, comprend-on : ce que l’on vient de voir n’était qu’un souvenir, voire un fantasme.

« Le cinéma est le seul art qui nous permet de jouer comme ça avec l’espace-temps, sans coupure. Cette scène-là était hyper compliquée à tourner et a monopolisé une journée entière et nécessité le recours à une techno-crane [grue télescopique] », précise la directrice photo, dont on a déjà pu admirer le travail dans Tu dors Nicole (Stéphane Lafleur, 2014) et La grande noirceur (Maxime Giroux, 2018), notamment.

Et il ne s’agit pas là d’esbroufe technique, au contraire : comme les oiseaux du titre, on se trouve dans ces passages à épouser une perspective aérienne. En apesanteur, onobserve ces gens, leurs existences…

« On prend l’ensemble des personnages qui errent dans leurs vies, entre leurs amours, leurs regrets, leurs souvenirs, et on choisit des moments que la caméra survole, résume Sara Mishara. On n’est pas dans une narration classique, sauf pour des scènes clés de dialogues où on voulait être dans l’émotion avec les personnages. Mais sinon, on est davantage dans un voyage, une expérience. »

Se perdre et se retrouver

Et quelle expérience ! Il est vrai qu’on attendait impatiemment ce deuxième film d’Ivan Grbovic pour avoir adoré son premier, Roméo Onze. C’était il y a dix ans. Corollaire de ce long délai, le scénario évolua énormément, à l’instar des personnages, dixit le cinéaste : « Ce sont des personnages qui peuvent avoir l’air dormants, mais qui ont chacun leur peak dans le film. Par exemple, tu peux te demander en première partie : “Pourquoi il est là, le personnage de Claude Legault ? Il ne fait rien !” Sauf qu’à la fin, il surgit, et il prend le film. Il le prend. Ou Léa, qui semble n’avoir aucune histoire, mais qui devient le cœur du film. Sans elle, le film ne peut pas continuer. »

Fait intéressant, dans la version préliminaire du scénario, le personnage principal était justement Léa. « Willy n’était qu’un personnage en background, confirme Ivan Grbovic. Mais il s’est mis à nous intriguer : il était mystérieux. On l’a donc étoffé, puis on a voulu le suivre, et de fil en aiguille… Un des avantages de ne faire un film que tous les dix ans, c’est que tu as le temps de développer un récit, de t’y perdre et de t’y retrouver. »

L’histoire d’amour qui hante Willy naquit ainsi, l’amant de Julie suivit…

« Chaque personnage est mû par quelque chose, mais a en lui ou elle une barrière qui l’empêche d’être qui il ou elle est réellement. Chaque personnage a sa Marlena, qui représente ce qui nous pousse à avancer, ce qui nous aide à vivre. Il n’y a que Willy qui a le courage d’aller jusqu’au bout », conclut Sara Mishara.

La quête amoureuse de Willy est tout à la fois pure et plus grande que nature. Elle est, en un mot, grandiose. Le film l’est également.

Le film Les oiseaux ivres prend l’affiche le 15 octobre.
Aussi au FNC le mardi 12 octobre à L’Impérial, et le 13 octobre en ligne.

À voir en vidéo