«Bootlegger»: évanescence du flou

Joséphine Bacon et Devery Jacobs dans «Bootlegger» de Caroline Monnet
Photo: MK2 Mile-End Joséphine Bacon et Devery Jacobs dans «Bootlegger» de Caroline Monnet

Mani (Devery Jacobs) est une étudiante algonquine à Montréal. Pour terminer son mémoire sur les politiques assujettissantes envers les Premières Nations, elle retourne dans sa communauté, dans le Nord-du-Québec, où elle est presque devenue une étrangère. Elle la retrouve divisée. Les siens doivent choisir s’ils veulent ou non autoriser la vente d’alcool dans la réserve. Les spiritueux interdits y sont pourtant déjà bien présents, par l’entremise de Laura (Pascale Bussières), une Québécoise mariée à un membre de la communauté, dont le commerce est connu de tous et couvert par tous. Si Mani s’engage pour la tenue d’un référendum sur la légalisation de l’alcool, Laura, elle, se débat pour faire perdurer son trafic.

Avec ce premier long métrage, la réalisatrice anichinabée Caroline Monnet livre un plaidoyer engagé pour l’autodétermination des Premiers Peuples. Dans une atmosphère grave et vaporeuse en même temps, elle nous emmène d’abord dans la vision éthylique d’un passé que Mani préférerait oublier : les brumes de l’alcool, les flammes, la perte. Visuellement très affirmée dès cette première scène, l’évanescence du flou sublime l’ambivalence des personnages, leur confusion et leurs tiraillements émotionnels.

Rarement le flou n’a rendu la vision d’un cinéaste aussi nette. L’intention de la réalisatrice en devient d’autant plus ostentatoire lorsqu’elle oppose cette atmosphère visuelle vaporeuse à des plans frontaux d’une crudité s’apparentant à une claque qui vous sort d’un songe. La dure réalité n’est jamais loin et vous rattrape toujours.

À ce titre, le directeur de la photographie, Nicola Canniccionni, imprègne chaque plan d’une aura tantôt volatile et insaisissable, tantôt lourde comme une chape de plomb, mais toujours juste. Associé au travail remarquable de la chanteuse de gorge Tanya Tagaq et du musicien et producteur Jean Martin sur la bande originale, le résultat hypnotise. La combinaison des deux injecte une dose de mystique à Bootlegger. Monnet insuffle une vie presque animiste à l’environnement. Ses lents travellings que viennent rehausser les vocalises dignes de la transe de Tanya Tagaq touchent à la poésie fantasmagorique.

Non-dits et flou artistique

À l’image comme dans les relations entre ses personnages, Caroline Monnet joue du flou artistique. Au milieu de la détresse générale, les non-dits sont nombreux et creusent les tensions entre les personnages au même titre que le non-dit sur l’alcool mine la communauté. Un fléau que seules les outsiders Mani et Laura semblent avoir la volonté de pointer du doigt. Ce personnage de Laura, aux motivations obscures mais à l’évidence plus complexes que le simple profit, captive la caméra. Pascale Bussières (Ville-Marie) est bluffante d’authenticité dans ce rôle de femme aussi usée par la vie que résiliente.

Fait notable car trop rare, le film a été tourné en partie en ojibwé et tourné avec des acteurs professionnels et amateurs autochtones. La démarche de la réalisatrice de montrer la réalité autochtone transpire de son travail. L’isolement de la communauté, le dénuement de certains, de trop même, et le besoin de reprendre le contrôle de sa destinée qui peine à s’imposer. Ce besoin est le cœur de tout et fait battre le film à l’unisson des percussions de Jean Martin.

Caroline Monnet nous pose, tandis que s’écoulent les minutes du film, la question de la véritable autodétermination. Elle nous crie que celle-ci n’existe pas sans la diversité des voies, que chacun a ses raisons qui font que ce choix, quel qu’il soit, est légitime, et ce, même s’il n’est pas celui qu’on aurait voulu voir. La cinéaste ouvre la porte à tous les possibles, comme cela devrait toujours être le cas.

Bootlegger a été choisi pour ouvrir mercredi le 50e Festival du nouveau cinéma et on comprend pourquoi. Caroline Monnet nous fait, par ce premier long métrage, une promesse remarquable qu’on espère bien la voir tenir au fil de ses créations.

Bootlegger

★★★ 1/2

Drame de Caroline Monnet. Avec Devery Jacobs, Pascale Bussières, Samian, Jacques Newashish, Dominique Pétin, Joséphine Bacon, C.S. Gilbert Crazy Horse et Brigitte Poupart. Canada, 2021, 81 minutes. En salle.

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